Trois acteurs devant le livre numériqueLe 21 août 2007, une ambulance m'a conduit de l'hôpital de Besançon au centre médical de Lutterbach. J'étais allongé sur une civière, un accompagnateur assis à mes côtés. L'ambulance a rejoint l'autoroute sous une pluie battante. Le paysage était bouché et les vitres embuées. Je ne voyais rien, mais j'étais content de quitter l'hôpital et d'aller respirer l'air d'une autre contrée. Il était midi passé.
Avant d'arriver vers l'Ile-sur-le-Doubs, le conducteur fit un écart sur la gauche en poussant un cri. Il se tourna vers nous, s'exclamant : « C'était un singe ! » Il venait d'éprouver une des plus grandes frayeurs de sa vie. Son regard fixé sur la chaussée avait buté, à travers le rideau de pluie, sur un corps allongé. Il avait d'abord cru voir le corps d'un homme ; mais il avait vite distingué une longue queue. « C'était un singe ! », répéta-t-il plusieurs fois, encore sous le coup de l'émotion. « C'est celui qui s'est échappé du zoo, ça ne peut être que lui ! » Il évacuait sa tension en reprenant les mêmes phrases. « Il s'est échappé du zoo de la Citadelle. On en a parlé dans les journaux. C'est un singe japonais. »
Je n'avais rien vu, allongé sur la civière, sans parler de la buée.
À l'approche de Montbéliard, la pluie a cessé de tomber. Le conducteur de l'ambulance s'est arrêté au péage de Colombier-Fontaine. Il a pressé sur le bouton qui commandait le téléphone ; il a expliqué ce qu'il venait de voir. « Ce n'est pas une plaisanterie. Il y a un singe en travers de l'autoroute. Il a dû buter contre une voiture. »
Ce fut l'unique incident du voyage. La pluie s'est remise à tomber de plus belle quand l'ambulance a passé la ligne de partage des eaux, entre le bassin du Rhône et celui du Rhin, avant d'entrer en Alsace.
Le 2 octobre dernier, j'ai reçu le nouveau CD de Philippe BTristan. Il a composé une chanson sur Drako, le singe du zoo de la Citadelle qui a fait la belle. En écoutant les nouveaux morceaux, je me suis retrouvé dans l'ambulance, treize mois plus tôt. Le Drako de la chanson de Philippe, c'est le macaque du Japon qui a suscité tant d'émotion au chauffeur de l'ambulance lors de sa course jusqu'à Mulhouse.
Visiblement il avait fait du chemin, l'évadé du zoo. Il avait remonté la vallée du Doubs en direction du nord-est, parvenant à semer ses poursuivants chaque fois qu'on le repérait en train de croûter dans les jardins. Il paraît qu'il raffolait des fraises et qu'il reconnaissait les gens. C'était un jeune mâle. Il s'était enfui du zoo pour échapper à un examen sanguin. On devait le transférer en Écosse, du côté d'Edimbourg.
S'il n'avait pas eu cet accident, on l'aurait peut-être surpris un matin en train d'escalader le Lion de Belfort. Si Philippe n'avait pas composé une chanson sur lui, je l'aurais sans doute oublié. Et ce qui avait l'an dernier une tonalité plutôt dramatique, dans la lumière grise d'un jour de pluie, n'aurait pas provoqué cet automne un grand éclat de rire.
© Alain Jean-André