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L'anachronique d'Alain Jean-André


17 octobre 2008

Rue Haute Pierre, à Metz

La rue Haute-Pierre, à Metz, n'a rien d'original. C'est une rue pavée très courte, qui joint l'Esplanade à la rue aux Ours. D'un côté, l'écrasante façade de l'actuel Palais de Justice ; en face, un alignement d'immeubles de quelques étages. En levant la tête devant le numéro 2, on peut lire sur une plaque : « Dans cette maison le poète Paul Verlaine est né le 30 mars 1844 ». Au XIXe siècle, le Palais de Justice était l'École d'application pour les officiers du Génie et de l'Artillerie. Le père du futur poète était capitaine du génie. Du premier étage, le petit Paul voyait « tous les matins passer à cheval la longue file des élèves de l'école d'application en petite ou en grande tenue, selon les jours, des sous-lieutenants des deux armes savantes, et (son) petit coeur tout militaire trottait, galopait derrière eux, Dieu sait comme ! »

Récemment, en 2007, j'ai pris une photo de cet immeuble devant lequel je suis passé maintes fois. Je tenais à ramener un cliché correct de cette façade pour la valeur historique de l'endroit. La photo inclut la vitrine aux rideaux rouges du rez-de-chaussée qui m'a rappelé une toile du peintre hyper-réaliste Richard Estes, Cafeteria. Sous mes yeux, d'un seul coup, un maelström jailli dans mon crâne mêlait poésie et peinture, XIXe siècle et XXe siècle, villes d'Europe et d'Amérique, petite musique des vers impairs et accents de jazz, cacophonie des rues envahies par les autos, qui dérangeaient ma prise de vue, et silence des cafeterias et des bars déserts peints par Edward Hopper. Je n'étais pas à New York, mais à Metz. Le lieu importait peu, dans le fond ; le lien entre une scène urbaine banale et le poème, le tableau, l'écriture comptait beaucoup plus. Un lien que je n'avais pas vraiment photographié. Si je tenais à m'avancer sur ce terrain, il me faudrait mettre en oeuvre d'autres moyens.

Verlaine a vécu une partie des années de son enfance dans ce quartier. À sept ans, il a suivi ses parents, 2 rue Saint-Louis, aux Batignolles, « près Paris ». Il est devenu le poète dont parlent les livres d'histoire de la littérature française ; le poète qui est parti dans le nord de la France, en Belgique, puis à Londres, avec Rimbaud, délaissant sa femme Mathilde ; l'homme qui a été emprisonné près de deux ans à Mons ; l'auteur de Femmes, publication d'abord clandestine, mais aussi d'étonnants poèmes de piété. On a écrit que, dans l'appartement de cette rue Haute-Pierre, sa mère possédait dans une armoire une étrange collection sur une étagère : trois bocaux dans lesquels flottaient, dans l'esprit-de-vin, les foetus de trois fausses couches. Curieuse collection, qui semblait acceptée par le père. Mais la mère était aussi, paraît-il, une personne « gaie et expansive ».

Le petit Paul semble avoir eu une enfance heureuse. Elisa, une cousine de huit ans plus âgée, qui vivait au foyer, fut pour lui « une petite mère sous la grande, une autorité non plus douce, non plus chère, mais, comme de plus près encore ». Sur l'Esplanade, lieu proche du domicile familial, le poète a connu son premier choc amoureux. Il tomba sous le charme d'une petite Mathilde qu'il a décrit ainsi : « Blond ardent très près d'être fauve, ses cheveux en courtes papillotes faisaient à sa face très vive aux yeux d'or brun parmi le teint moucheté de taches de rousseur comme autant (...) d'étincelles allant dans cette physionomie de feu vraiment, des grosses lèvres de bonté et de santé, et, dans la démarche, un bondissement, un incessant élan. ».

Même si ces notations doivent plus à la poésie qu'à la réalité, proviennent d'une rêverie sur l'enfance au temps de la déchéance du poète, elles restituent un souvenir lumineux qui s'attache à ce quartier de Metz. Aujourd'hui, quand on traverse l'Esplanade où on entend parler le français, l'italien, l'allemand, et même l'anglais, où se côtoient des habitants de toutes générations, on est sensible à la continuité de ce lieu de rencontre. Le bâtiment de l'Arsenal, proche, rénové par Ricardo Bofill, est devenu un lieu culturel avec une salle de concert, une salle d'exposition et un restaurant. Après un grand escalier, l'école des Beaux-arts le prolonge et propose elle aussi une salle d'exposition qui donne sur les jardins. Si, au centre de l'Esplanade, ne s'élève plus « une élégante estrade destinée au concerts militaires », on peut encore y suivre pendant la période estivale des concerts de musique. L'hiver une patinoire est installée à un bout, plusieurs semaines de l'année des manèges sont montés. En ce lieu, la culture et la fête ont effacé le caractère militaire.

© Alain Jean-André