Trois acteurs devant le livre numériqueUn dimanche après-midi, je me suis arrêté à l’esplanade de Metz, dans le soleil d’une fin d’après-midi. Je me suis assis sur un banc qui venait de se libérer et j’ai commencé à lire quelques articles d’un magazine italien que j’avais acheté à la gare.
À peine avais-je lu deux ou trois pages qu’un homme est venu s’asseoir à mes côtés. Il portait un costume bien taillé, mais défraîchi, et un chapeau. Il s’assit en croisant les jambes et se mit tout de suite à me parler, avec un fort accent. Il commença à me conter sa vie, ou plutôt à me livrer des fragments de sa vie dans un flot de paroles. Venu d’un lointain village italien, il avait la nostalgie de sa terre natale, mais il ne pouvait pas y retourner. Son frère était mort, là-bas peut-être ; sa femme était morte, dans cette ville, à Metz.
Il était difficile de suivre ses propos. Cela ne venait pas seulement de son fort accent, mais aussi du manque de cohérence de son récit. Sa femme était tombée malade, il avait fallu l’amener à l’hôpital, une chose très compliquée pour lui : il n’avait pas de voiture, ne savait pas conduire, sa femme avait un cancer, elle souffrait, il fallait trouver un moyen de se rendre à l’hôpital.
Constamment, il mêlait l’image de sa femme malade à l’impossibilité de retourner dans son village natal, comme dans un mauvais rêve. Il ne travaillait plus, il était probablement en retraite. Il ressemblait aux personnes âgées, et moins âgées, assisses sur une chaise, devant la porte de leur maison ou à la terrasse d’un café, dans les Abruzzes ou dans les Pouilles. Je n’ai pas pu savoir de quelle région il venait, ni de quel village, ou je n’ai pas compris sa réponse. Il ne cessait de revenir à ces allées et venues entre son drame, peut-être proche, et sa situation d’exilé. Il s’excusa plusieurs fois de me raconter tout ça ; mais il n’arrêtait pas son récit confus, il poursuivait son monologue sans me permettre de lui poser une autre question. Il parlait sans me regarder, le regard perdu sur les images d’une vie que je ne voyais pas, et dont venaient les phrases qu’il prononçait. Je n’aurais pas été étonné, en baissant mon regard, que mes yeux tombent sur une valise en carton aux serrures hors d’usage entourée par une ceinture en cuir. Pourtant, de nous deux, le voyageur c’était moi, pas lui.
Finalement, au bout de je ne sais combien de temps, je me suis levé et je lui ai dit : arrivederci, signore ! Il a levé ses yeux vitreux sur mon visage, je fus incapable de deviner s’ils exprimaient de la surprise ou du désarroi. Je l’ai quitté avec une sorte de regret. J’aurais aimé discuter avec lui, parvenir à mieux comprendre ce qu’il tentait de raconter ; mais il n’était pas certain qu’un dialogue fut possible, au moins en si peu de temps. Je devais partir. Peut-être fréquentait-il régulièrement l’esplanade dès que les rayons du soleil réchauffaient l’après-midi et s’installait-il ainsi à côté du premier venu pour lui conter sa vie. Le vieil homme m’avait semblé perdu dans son propre malheur, devenu incapable de suivre la beauté de cette fin d’après-midi ; il m’avait semblé muré dans un drame dont j’ai à peine perçu quelques bribes, et que j’ai peut-être mal interprété.
Je me suis soudain reproché de ne pas lui avoir demandé quelle profession il avait exercée. J’aurais aimé savoir quel travail l’avait amené à se fixer en France, à s’éloigner de son lieu d’origine. La seule question que j’avais pu placer portait sur son village natal ; je n’avais pas compris sa réponse, s’il y en avait eu une, il avait poursuivit son monologue avec la même voix.
Alors je me suis retourné, prêt à revenir vers lui, et à lui poser une autre question : quel emploi avez-vous trouvé en France, signore ? Il avait lui aussi quitté le banc. Deux adolescentes nous avaient remplacés. Je n’ai pas retrouvé dans la foule des promeneurs son costume défraîchi et son chapeau noir. Une brise fraîche, qui venait de la Moselle, annonçait la fin de l’après-midi. Je devais partir. Je partis, avec la question que je n'avais pas eu la présence d'esprit de poser.
© Alain Jean-André