Michel nadal passe aux « collectors »

par Alain Jean-André

Michel Nadal : Photo Alain jean-André

Comme chaque automne, Michel Nadal ouvre son atelier dans le petit village du Doubs où il habite depuis de nombreuses années. Mais cette fois l'espace a doublé : la première pièce présente des oeuvres qui tournent autour d'un même sujet ; dans la seconde, les « collectors » pendus au plafond sont entourés d'anciennes peintures. Ainsi, l'exposition de l'automne 2006, qui réunit l'ancien et le nouveau, propose un côté rétrospective et un côté nouveaux travaux. Surtout, elle donne une image révélatrice de son activité plastique. Toujours, l'ancien, l'histoire de la peinture sont malmenés, bousculés sans disparaître complètement, même si l'œuvre semble en nette rupture. En fait, au-delà des changements de techniques, de la diversité des œuvres produites - qui peut déconcerter - apparaissent les permanences d'une pratique qui met en œuvre des forces contradictoires. Et, cette fois encore, on ne peut s'empêcher de constater combien Michel Nadal est un adepte du grand écart.

Sagesse, application, tradition (si je peux oser ce terme) dans la première salle. Les travaux réunis ont pour sujet la péniche. Mais le thème récurrent de l'eau, des bateaux, des péniches n'est pas traité de la même manière. On part des travaux modestes d'apprentissage, d'initiation, d'imitation pour arriver aux compositions de la maturité. L'unité thématique ne masque pas la variété technique, elle l'affirme : on passe des pastels aux aquarelles, des peintures figuratives aux grands tableaux abstraits. Aux notations rapides qui rappellent celle d'un carnet succèdent les travaux gestuels. On distingue des étapes dont les dates ne sont pas précisées. C'est peut-être dommage : on sent une intention de rétrospective qui n'irait pas jusqu'au bout, à moins que le but recherché soit une confrontation entre travaux de différentes périodes. N'importe ! Passées les périodes d'éruption créative, on constate que Michel Nadal est un artiste moderne sage, appliqué, même quand il a laissé libre cours à son lyrisme. Avec les œuvres de la maturité présentes dans cet espace, on peut le situer dans le courant de l'abstraction lyrique qui a donné lieu à une exposition récente à Paris. Il s'inscrirait alors dans le mouvement de l'école de Paris de l'après-guerre. Ce n'est pas une surprise. Michel Nadal a pu suivre cette peinture lorsqu'il était un élève de Gromaire dans cette ville.

 un collector : Photo Alain jean-André

Dans la seconde pièce, le changement est total avec les « collectors ». C'est le travail le plus original réalisé par Michel Nadal ces dernières années. Il a pris forme à partir de différentes recherches qui n'ont pas abouti (je pense à ses « hallebardes ») ; et à présent il s'amplifie. Au premier abord, ces montages peuvent dérouter, tant ils sont éloignés du tableau et de la sculpture tels qu'ils sont attendus. Mais, par la liberté qu'ils confèrent à l'artiste, ils renouvellent son activité plastique.

En quoi consiste un « collector » ? Dans un présentoir de matière plastique transparente (sans doute initialement destiné à présenter des cartes postales), le plasticien rassemble des papiers hétéroclites, des cartes postales, des bouts de cartons. Au premier abord, le spectateur se trouve face à une œuvre brouillonne. Mais l'observation révèle vite que ce bric-à-brac suit toujours un ordre, il obéit à des règles, même s'il laisse la porte ouverte à l'aléatoire. Chaque composition peut même livrer une histoire, voire un fragment autobiographique : ainsi le présentoir où l'on voit du papier réalisé par l'artiste à partir d'une pâte de documents administratifs (ils viennent de son activité professionnelle) ; ainsi celui qui donne à voir des cartes postales retournées comme les dessins et tableaux de Baselitz (ils proviennent de sa collection personnelle) ; ainsi ce carton à dessins déchiré dont les morceaux deviennent les parties d'un montage (il fut un de ses outils de travail) ; ainsi, encore, la reprise, en les pliant d'une manière ou d'une autre, des invitations à des vernissages.

On le voit, chaque panneau met en œuvre une technique très simple : déchirer, plier, coller, retourner, monter. On retrouve ici la manière de Michel Nadal d'employer des matériaux de la vie de tous les jours (papiers, cartons, pages de magazines, etc), de les recycler pour construire ses œuvres, de devenir, à sa manière, un praticien proche de l'arte povera. D'un autre côté, on voit bien que chaque panneau possède une unité plastique: la figure récurrente du triangle, une couleur dominante, ou les deux dans le cas du panneau aux cœurs rouges, attestent encore une fois de la présence de règles précises utilisées pour parvenir à ces résultats. Elles donnent forme à l'idée première, elles aident à son développement.

Les « collectors » de Michel Nadal synthétisent à merveille son goût pour les papiers, les cartons, les collections, les jeux plastiques, les récits suggérés : le recyclage inventif produit des œuvres ludiques et émouvantes. Loin d'apparaître formelles et gratuites, elles constituent le sommet de son activité artistique, son accession à une légèreté qui est loin d'être futile. Seules, une lecture attentive de chaque panneau, une connaissance de sa genèse et de ses avatars, peuvent révéler le sens de son travail : celui d'un être en proie à de multiples forces, celui d'un funambule dont les œuvres flottent au-dessus de la morosité du quotidien.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 4 novembre 2006)


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