Picasso à Vauvenargues (2)

par Alain Paire


Vert sombre, noir et rouge profond

De la brève mais, comme à l'accoutumée, intense activité de Picasso dans l'enceinte de Vauvenargues, très peu de choses subsistent. Avec une fresque rapide – un faune joue de la diaule entre des branches feuillues – Pablo décora le mur de sa salle de bains. On se reportera à l'exposition du Musée Granet conçue par un comité scientifique coordonné par Bruno Ely pour imaginer cette période de création largement consacrée à l'exécution de portraits de Jacqueline, joyeusement baptisée par le maître des lieux « Reine de Vauvenargues ». Cette séquence marque également à compter d'août 1959 le début de la série des vingt-sept Déjeuners sur l'herbe inspirés par Manet. Coordonnée par le conservateur du musée Cantini, Marielle Latour et par Douglas Cooper, une exposition Picasso se déroula à Marseille pendant cet été de 1959. Un second établissement culturel de la proche région, le Musée Granet d'Aix-en-Provence reçut plusieurs fois la visite de Picasso qui affectionnait tout particulièrement le Portrait de Granet à Rome par Jean-Auguste-Dominique Ingres ainsi que la vision du monumental format ( 327 cm x 260 ) tableau d'Ingres, Jupiter et Thétis.

Dans l'oeuvre de Picasso, avec ses dominantes vert sombre, noir et rouge profond et ses emprunts à Murillo – El Bobo fut réalisé un 14 avril – , la période de Vauvenargues signe principalement un retour aux origines espagnoles : pour dire vrai, cette période n'est presque pas cézannienne. Les leçons du cubisme sont depuis longtemps intégrées, le peintre qui aimait répéter qu'il était "le petit-fils de Cézanne" se dirige là où rebondit son énorme appétit de création. Aujourd'hui conservé par l'Art Institute of Chicago, l'un des chefs d'oeuvre de cette époque, Femme nue sous un pin est daté du 20 janvier 1959. Entre Cannes et Mougins, Picasso poursuivit au château avec des coulures de ripolin ou bien des traits de fusain une étonnante série de Buffets Henri II auprès desquels pose souvent son chien dalmatien Perro. Il exécute les 29 et 30 avril 1959 trois paysages du village et de la face nord de la Sainte Victoire, livre des natures mortes avec mandoline, cruche et flacon (11 avril) ou bien avec dame-jeanne (juin 1959). Programmée en janvier 1962 une exposition de la Galerie Louise Leiris rassembla à Paris l'essentiel de la production réalisée à Vauvenargues. Un petit film de la Télévision de l'époque garde mémoire de cette exposition. Dans la préface du catalogue de la galerie, Maurice Jardot soulignait à quel point le retour à la palette espagnole signifait qu'à Vauvenargues, « le ton, le timbre et le port de voix sont sans exemple dans l'oeuvre ».

Après quoi, Picasso déménage de nouveau. Non pas que Jacqueline et Pablo refusaient de vivre l'hiver provençal dans les conditions quelque peu rudimentaires de Vauvenargues. Pour expliquer leur retour du côté des plages et des palmiers de la Côte d'Azur, les biographes émettent comme hypothèse majeure le fait que l'octogénaire Picasso avait pris l'habitude d'être soigné par un personnel médical dont il lui fallait se rapprocher puisqu'il résidait majoritairement dans les environs de Cannes.

Un oedème au poumon, et puis une attaque cardiaque, Pablo Picasso décéda à Mougins le dimanche 8 avril 1973 à onze heures quarante-cinq. À quinze heures, les programmes de télévision furent interrompus, la nouvelle fut diffusée. Dans la chronique qu'il livra au Monde, André Chastel écrivit que l'art moderne vivait « une étrange minute de vérité ». René Char que la presse interrogeait refusa de répondre et puis déclara : « De toute manière, Picasso n'est pas mort ». Kahnweiler qui fut son ami et son marchand pendant soixante-six ans ne veut voir personne : pas d'article, pas d'interview. Lucien Clergue se souvient du mot de Jean Cocteau : « Si la mort ose le prendre »...

Le 10 avril 1973, le convoi funèbre quittait Notre-Dame de Vie. Vers dix heures du matin, lorsqu'il atteignit Vauvenargues, la neige était tombée, la vallée et les crêtes de la montagne étaient incroyablement blanches. Dans la tumultueuse biographie de l'hidalgo qui n'avait pas voulu rédiger son testament, Vauvenargues devenait son ultime demeure. Grave et silencieuse, Jacqueline Picasso était vêtue d'une grande cape noire. La tombe avait été creusée dans le roc pour que deux corps puissent y reposer.


Notes :

On peut lire l'article complet sur le site de la Galerie Alain Paire. L'auteur rédige actuellement un ouvrage intitulé Picasso / Vauvenargues à paraître avant l'été aux éditions Images en Manoeuvres (Marseille, diffusion Pollen).

Le château de Vauvenargues sera exceptionnellement et sur réservation ouvert à des groupes qui s'inscriront du 25 mai au 27 septembre 2009, avec une navette. Renseignements au Musée Granet (tel 04.42.52.88.32) ainsi qu'à l'Office du Tourisme (04.42.16.10.91).

A propos de la période de Vauvenargues, cf le Dictionnaire Picasso de Pierre Daix (éd. Robert Laffont, collection Bouquins, 1995) ainsi que plusieurs pages d'Hélène Parmelin qui figurent dans Picasso sur la place (1959) et Voyage en Picasso (1980). Hélène Parmelin et Edouard Pignon accompagnaient Jacqueline et Pablo lorsqu'ils découvrirent Vauvenargues, dans le prolongement d'une visite à l'exposition du Pavillon de Vendôme d'Aix en Provence qui présentait pendant l'été de 1958 les travaux de Picasso de la collection de Marie Cuttoli.



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© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 14 mars 2009)