Laurent Brunet publie la revue d'art interdisciplinaire Lisières. Je lui ai demandé de nous éclairer sur l'aspect interdisciplinaire de cette publication et de présenter la démarche mise en oeuvre pour réaliser chaque livraison. A.J.-A.
A.J.-A. Vous venez de publier le numéro 19 de la revue Lisières, un élégant petit livre au format de poche consacré à Vincent Bioulès. Mais la revue n'aborde pas exclusivement les arts plastiques.
Laurent Brunet. Si Lisières est avant tout une revue d'art, c'est aussi une revue interdisciplinaire qui s'intéresse au cinéma, à la musique, à la littérature, et à la danse, toutes disciplines envisagées sous l'angle de la création. Assez fréquemment, les auteurs de la revue ont une pratique interdisciplinaire. Ainsi, avant que Lisières ne publie ses photographies, savait-on que Pascal Dusapin pratique cet art depuis toujours ? La plupart des créateurs s'intéressent à d'autres domaines que celui à travers lequel se produit leur œuvre, ainsi Agnès Varda témoigne d'une grande connaissance de l'art, ou encore le chorégraphe Daniel Dobbels est également écrivain et critique d'art. Certains ont même une pratique transdisciplinaire, telle Meredith Monk, une artiste qui compose de la musique et réalise des films, et s'entoure fréquemment de plasticiens pour créer des mises en scène plus proches de l'installation que de la notion de « décor ». De façon symétrique, un artiste peintre tel que Jacques Hémery participe régulièrement à des spectacles où poésie, musique, danse ou théâtre sont intimement mêlés aux arts plastiques. Interdisciplinaire, transdisciplinaire, ces vocables « modernes » ne font d'ailleurs que reprendre en charge une vision universelle qui traverse toute l'histoire des arts, et selon laquelle le cloisonnement dans le champ de la création n'est pas concevable. Lisières assume donc ce que son nom même suggère, se situer à la lisière des différentes formes d'art, pour s'intéresser à la création dans son ensemble.
A.J.-A. Chaque numéro est conçu comme une rencontre. Pouvez-vous nous éclairer sur la méthode qui aboutit à la publication d'un volume ?
L. B. Il convient de préciser que Lisières est une revue exclusivement monographique, construite essentiellement autour d'un entretien. Chaque publication témoigne donc d'une rencontre et d'un dialogue, et avant cela d'un choix dicté par une large curiosité esthétique. L'expression « coups de cœur » au-delà de la formule prosaïque, dit très bien cela. Et la variété des passions explique dès lors l'éclectisme du choix des auteurs sollicités ; il s'agit bien, de la façon la plus délibérée, d'éviter tout esprit de chapelle. On nous en fait facilement le reproche, mais cette liberté-là nous paraît précieuse. Lorsqu'un auteur accepte notre proposition, un travail de fond préalable à la rencontre consiste tout d'abord à « vivre avec » son œuvre, par une sorte de processus d'immersion si l'on peut dire. Concrètement, cela veut dire par exemple, lire une quinzaine de livres avant de rencontrer un écrivain, vivre durablement avec la musique d'un compositeur, revoir ou découvrir le plus grand nombre possible de films d'un cinéaste, etc. Comme dirait Philippe Sollers, un des auteurs de la revue, il s'agit d'accéder le plus largement possible à l'archive, celle-ci conçue comme source vive de la création. Nous réalisons nous-même l'ensemble des contributions : entretien, portraits photographiques et rédaction d'un court essai. Bien entendu, ce parti pris découle d'impératifs économiques, puisqu'il n'est pas envisageable de rétribuer des auteurs, mais nous supposons, ou du moins nous souhaitons que ce choix d'un interlocuteur constant apporte au lecteur régulier de la revue une sorte de repère. Lorsque tous les matériaux sont réunis, le dialogue se poursuit, pour le choix des illustrations, etc. Notre éthique consiste à ne rien publier sans l'accord exprès de l'auteur. Cette tendance journalistique qui consiste à « arracher » des confidences à une personne, lui promettre de n'en rien dire, et à faire l'inverse paraît bien pauvre, elle tend à substituer au patient travail d'investigation celui d'une délation, par une posture qui confond le travail d'information avec celui d'informateur, voire de mouchard, selon une optique qui tient plus de la police que de l'information. L'auteur est le premier lecteur de la revue, et nous nous devons de respecter sa pensée, son approche, sa sensibilité. Telle est la vocation de Lisières qui ne publie pas un brûlot, mais tente l'approche difficile de l'art du portrait.
A.J.-A. Depuis le numéro 18, vous êtes passé à une nouvelle formule.
L. B. Oui, en effet, non sans risque financier, la revue a doublé sa pagination, pour passer désormais à 64 pages. Cet espace disponible nous permet d'offrir une présentation plus aérée. La maquette a d'ailleurs été intégralement repensée, et la revue est « cousue collée » ce qui l'apparente à un petit livre. Ces changements correspondent à une réflexion sur la pérennité. Lisières n'est pas une revue d'actualité, même si elle s'inscrit dans le temps, et interpelle les auteurs sur leur perception de ce « bel aujourd'hui » (pour reprendre le titre d'un livre de Jacques Lacarrière), elle n'a pas pour projet de proposer des instantanés, démarche qui là encore, nous éloigne d'un journalisme pressé. Notre choix est celui d'une publication modeste par son petit format qui se prête bien à la dimension un peu intimiste des conversations, se glisse dans la poche et que l'on peut lire partout, mais aussi, du moins est-ce un espoir, sur laquelle on a plaisir à revenir.
A.J.-A. La livraison consacrée à Vincent Bioulès vient à un moment où l'on ne cesse d'entendre parler de « retour » à la peinture. Pensez-vous que la place de ce peintre est à reconsidérer ? Et, de manière plus générale, celle de la peinture dans l'art contemporain ?
L. B. Concernant l'œuvre de Vincent Bioulès, et nous pourrions aussi bien citer celle de Georges Romathier – un peintre abstrait de la même génération avec qui nous avons réalisé deux courts métrages vidéo et le n° 9 de la revue – ce qui est à reconsidérer, est-ce leur place en propre, nous manquons pour cela de recul, ou bien l'arrogance de leurs détracteurs ? Vous savez que Vincent Bioulès a subi des attaques assez violentes de la part de ses condisciples, cela, bien heureusement, ne l'a pas empêché de poursuivre la voie qui lui semblait juste. Il en va, en peinture comme dans l'existence, de choix fondamentaux de liberté, de courage et d'indépendance. Le fait que le catalogue de la revue Lisières soit assez richement doté de peintres ne signifie pas que nous dévalorisions les autres moyens d'expression artistique. Les enjeux de la question de la place de la peinture dans le champ de l'art contemporain ne sont pas sans rapport avec l'évolution du marché de l'art qui s'est massivement déporté vers d'autres formes d'expression, sans doute plus propices à la marchandisation. Cette évolution du marché est-elle fondée sur la qualité esthétique ou sur des considérations d'un autre ordre ? Chacun jugera. Un aspect du problème est que, par nature, le marché fluctue. Et que par nature la pratique d'un art, quel qu'il soit, réclame au contraire la persévérance car un langage artistique se construit à l'échelle d'une existence. Un autre aspect est celui du rapport entre la pratique de l'art et la technique. Parmi les pratiques non picturales, les images numériques par exemple, dépendent largement d'un appareillage plus ou moins complexe, et de technologies sans cesse innovantes. À l'inverse, la peinture nous permet de rester en contact avec une part archaïque de l'humain, et elle engage le corps d'une façon singulière. Une question d'importance concerne également la distinction entre l'œuvre et sa reproduction. Tant que la peinture sera visible, en tant que telle et non seulement par ses reproductions imprimées ou virtuelles, elle imposera un défi à ceux qui regardent.
A.J.-A. Vous avez également lancé une petite collection qui a pour titre « écritures contemporaines ». Quel est le but de cette collection ?
L. B. Écritures contemporaines est une nouvelle revue éditée par Lisières dont elle reprend d'ailleurs le principe monographique. On y découvre en tout et pour tout un texte unique d'un auteur mis en forme de façon sobre, mais différenciée à chaque livraison. Le choix typographique, de la couleur d'impression et enfin du papier a pour but de « coller » au texte, d'en épouser le fond, en lui donnant forme. Si l'on en juge par les deux premiers numéros publiés à ce jour, une thématique autobiographique entendue au sens large en est le fil conducteur. Cette publication offre l'opportunité de découvrir des auteurs qui n'ont pas la littérature pour seul métier : Kiyé Simon Luang venu des arts plastiques et de la photographie, oriente aujourd'hui son travail vers le cinéma, et David Christoffel est musicien.
Liens :
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Lisières N° 19, Vincent Bioulès
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Laurent Brunet
Adresse:
Revue Lisières, 19 rue Auguste Brizeux 29390 Scaër
(Mis en ligne le 18 févier 2005)