Entretien avec Rüdiger Fischer

propos recueillis par Alain Jean-André
(4 janvier 2003)

(L'entretien suivant a été réalisé avant que je ne rencontre Rüdiger Fischer, ce qui explique le vouvoiement. Les années suivantes, j'ai eu des échanges réguliers avec lui et je l'ai rencontré plusieurs fois. Pendant cette période, il a édité deux de mes livres poétiques : Ulysse vagabond et Entre terre et nuages.)


A.J-A. : Quand et comment en êtes-vous venu à traduire de la poésie (de France ou de Belgique) écrite en français ?

Rüdiger Fischer : Le rêve est ancien, mais sa réalisation a été déclenchée dans les années 80 par Louis Dubost, qui m'a demandé de traduire un recueil de Georges L. Godeau. Après, je n'ai plus arrêté...

A.J-A. : Êtes-vous parti d'auteurs particuliers ou de lectures vagabondes (par exemple dans les revues) ?

R. F. : Quand j'ai commencé à traduire, j'avais derrière moi une quinzaine d'années de lecture intense de poèmes français, anglais et allemands. Au début, bien sûr, pour la France, les revues (tout a commencé avec La Tour de Feu, puis Le Pont de L'Epée, etc) m'ont aidé à faire la connaissance d'éditeurs (Dubost, précisément, Roland Tixier, Yves Bergeret, tant d'autres...) et d'auteurs; puis, j'ai pu choisir parmi environ cinq mille recueils.

A.J-A. : Vous avez réalisé quatre volumes anthologiques d'auteurs français et deux d'auteurs belges (dont l'un vient de paraître) : quel était votre objectif au départ ? à partir de quels critères avez-vous choisi les auteurs ? comment avez-vous choisi les titres ? y aura-t-il d'autres volumes à l'avenir ?

R. F. : Après cinq ans de recherche d'un éditeur pour mes traductions, un jeune éditeur de la région a offert d'en publier, mais il a proposé que je fasse d'abord une anthologie pour présenter les nouveaux auteurs français de mon goût. J'ai dressé une liste de cent noms (choisis parmi un millier de candidats possibles); j'en ai présenté maintenant soixante-quatre. Comme on m'a conseillé de faire un volume à part pour les auteurs belges, une deuxième anthologie est née.

Les critères ? Il fallait que les poèmes me plaisent ! J'espère ne pas avoir un goût trop étroit, mais j'aimerais quand même qu'on reconnaisse ce que les textes ont en commun: une certaine "lisibilité" (il ne faut pas être professionnel pour les lire), une voix, une musique individuelle (il s'agit de textes lyriques, même en l'absence de rimes), un "contenu" qui parle de choses que je connaisse, qui me tiennent à coeur (exclus, donc, les poèmes qui ne font que tourner autour de la langue, de l'écriture, qui ne sont pas pleins à craquer du monde où je vis)...

J'ai dû exclure aussi les textes pour la publication desquels les coûts auraient dépassé mes moyens; en général, c'étaient aussi ceux que je ne voulais pas traduire parce que d'autres traducteurs et éditeurs s'en occupaient déjà. Le titre La Fête de la Vie est le premier qui me soit venu à l'esprit. Encore une journée est tiré d'un poème d'Albert Ayguesparse. Paru trois ans après les trois premiers volumes français, le premier volume belge a reçu ce titre, aussi, comme un défi face aux difficultés de l'édition dont j'avais entre-temps fait la connaissance. Si ces difficultés (absence de réaction des lecteurs potentiels, surtout) ne diminuent pas, il n'y aura pas d'autres volumes français (pour les auteurs belges, la publication a jusqu'ici été -- et, je l'espère, sera -- facilitée par une aide de la Communauté.

A.J-A. : Vous avez créé vos éditions : pourquoi avoir fait ce saut ? pourquoi leur avoir donné ce nom ? est-il difficile de publier des traductions en Allemagne ? de manière plus générale, comment s'effectue la réception de poètes français dans ce pays?

R. F. : L'éditeur qui m'avait offert de publier mes traductions a déclaré manquer de moyens quand tout était prêt, les auteurs informés de la publication imminente, etc. Par hasard, je disposais alors de la somme nécessaire pour faire les livres promis. A dix kilomètres de chez moi, une petite ville s'appelle Furth im Wald, le gué dans la forêt. Et puis, il y a des arbres sur trois côtés de notre maison (du quatrième côté, c'est la vue sur la vallée), c'est la Forêt Bavaroise ou Bohémienne.

Souvent, des auteurs français m'écrivent que la poésie n'a pas la vie facile en France. Je leur réponds qu'en Allemagne (qu'ils tiennent encore pour le pays des poètes et des penseurs" -- Dichter und Denker -- , mais l'est-elle toujours ?), les poètes seraient ravis s'il y avait une maison de la poésie, un salon de la poésie, un printemps des poètes, des centaines de revues de poésie de qualité. Quand "mes" livres ont été l'objet de six ou dix notes de lecture en France, je n'ai pas encore pu en avoir une en Allemagne. Plus facile de faire publier une douzaine de traductions de l'allemand dans des revues françaises qu'un poème français dans une revue allemande. Dans les grandes librairies, plus de rayon poésie; dans les petites, pas de place. Etc.

Alors, la réception de poètes français ? Il y a eu, en 1989, une anthologie de la "poésie française depuis 1960" (poèmes de Dupin, Roubaud, Roche, Fourcade, Albiach...). En 1991, une anthologie de la poésie française en quatre volumes ; dans le quatrième, "D'Apollinaire à aujourd'hui", on termine par : Bonnefoy, Jaccottet, Renard, Kowalski, du Bouchet, Dupin, Deguy, Réda, Roubaud. Ont paru des recueils de Char, Michaux, Bonnefoy, Jaccottet. Il y avait, quand j'ai commencé, un seul autre éditeur, Fritz Werf, qui traduisait et publiait des auteurs moins en vue, à la date de naissance plus récente. Rien d'autre, à ce que je sache. Un éditeur de Stuttgart projette, en coopération avec Autres Temps, une anthologie bilingue qui paraîtra début 2003 (j'ai traduit quelques-uns des textes allemands) ; c'est bien de se sentir moins seul, ainsi.

















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