Rencontre avec Jean-Paul Klée (1/2)
propos recueillis par Alain Jean-André
A.J-A. Jean-Paul Klée, comment en es-tu arrivé à publier ton premier livre?
J-P.K. J’ai publié un premier recueil,
L’Eté l’éternité, en 1970, chez l’éditeur Guy Chambelland à Paris. Ça paraît aujourd’hui déjà très loin, c’était dans une autre vie, il y a 32 ans. J’avais 27 ans, j’ai envoyé un manuscrit au courrier, il fut accepté. On l’a enrichi d’ une préface généreuse, très positive de Claude Vigée, et d’un dessin de Camille Claus. Tout cela démarrait de zéro. Il y avait 40 poèmes, ce qui n’était pas un gros livre…
Quelques années plus tard, quelque chose s’est passé autour de la publication du
Poésie 1, une revue de poésie de la francophonie : le numéro 26 a présenté à 20 000 exemplaires
La Nouvelle Poésie d’Alsace, en 1973-74 et il y a eu une anthologie dans
Le Monde, une double page sur notre poésie. Tout ça était donc non pas porteur mais diablement prometteur…
Après tout, ce premier livre n’était qu’un petit recueil de 40 poèmes. Mais il y eut à ce moment-là une sorte de rumeur qui s’installait, du moins en Alsace, une sorte d’attente… Les gens ont parlé
d’un grand poète, ça n’avait pas de sens, absolument pas de sens, pour un recueil publié assez tôt, qui était simplement un bon recueil et qui me semble aujourd’hui complètement dépassé. Il n’a pas été réédité. Il a été tiré à 380 exemplaires. Guy Chambelland était un très bel éditeur, il avait beaucoup de cote, étant très reconnu dans la profession, même s’il n’avait pas des moyens de diffusion très importants.
A.J-A. Et tu as publié ton deuxième livre, La Résurrection alsacienne, à la Librairie Saint-Germain-des-Prés à Paris.
J-P.K. Comme Guy Chambelland était très lié avec Jean Breton et Michel Breton et que les éditions Chambelland se trouvaient dans la revue
Poésie 1, le deuxième livre,
La Résurrection alsacienne, est sorti à la Librairie Saint-Germain-des-Prés en mars 1977.
Là aussi, titre très prometteur, contenu qui allait un peu plus loin que
L’Eté l’éternité, mais qui n’était pas ce qu’on aurait pu attendre ?... Enfin, je suis très critique après coup, ce qui est tout à fait normal, l’inverse m’inquiéterait !... Le titre annonçait quelque chose de grand,
La Résurrection alsacienne, mais le contenu n’allait pas plus loin que quelque chose d’intéressant. Il n’y avait ni préface, ni rien, juste une reproduction du retable de Grünewald à Colmar qui est un immense peintre universel.
On peut quand même constater en le feuilletant un peu…
L’Eté l’éternité était un recueil de 40 textes courts page à page ; dans ce nouveau livre, on passe à un montage, les poèmes sont de plus en plus longs, montés
comme dans un film, un, deux, trois, quatre, cinq, six poèmes, avec des points de suspension, comme si déjà – ça m’apparaît maintenant, je n’y avais pas pensé auparavant --, je voulais aller vers quelque chose de long, ou de très long, ou d’interminablement long… Actuellement, nous sommes en été 2002, j’écris dans le long, le poème très long : sur des milliers de pages…
A.J-A. Tu ancres ta poésie dans la réalité alsacienne, mais en même temps tu es tourné vers la poésie française de l’époque. Il me semble que tu t’apparentes à des poètes comme Daniel Biga par exemple. Lors d’une lecture récente, il a déclaré – si je me souviens bien — qu’il s’attendait à l’époque (dans les années 70) à ce que les poètes comme lui – on pourrait ajouter comme toi -- aient plus d’échos, deviennent des auteurs populaires ; et il s’étonnait du peu de réception par le public en fin de compte. Que penses-tu de cette remarque ?
J-P.K. C’est la question centrale. On peut l’expliquer après coup, longtemps après coup…
Daniel Biga a été reçu magnifiquement par Alain Bosquet, qui était un personnage puissant, un grand critique et un énorme travailleur. Aux Biennales Internationales de Knokke-le-Zoute, je ne sais plus quelle année, il a montré le livre ou le manuscrit de Daniel Biga,
Oiseaux Mohicans, et il s’est exclamé devant 400 poètes venus du monde entier : ah ! voici enfin un poète !... Mais après cela l’écriture de Daniel a changé… Donc on ne peut pas dire que sa poésie n’a pas été reçue : elle a été magnifiquement reçue, elle se situe dans la descendance de Cendrars, des beatniks américains, Ginsberg et les autres, que personnellement je n’ai presque pas lus, j’en ai lu deux pages dans ma vie, c’est tout.
Tout cela était une ouverture énorme dans le contexte poétique de l’époque. Il faut rappeler qu’il y avait alors une poésie très intellectuelle : vous aviez le courant
Tel Quel, Michel Deguy, les deux Roche, Denis et l’autre, une poésie très très compliquée, et Daniel Biga arrive et il casse la baraque avec deux, trois recueils... Ensuite, Seigneur ! son écriture a complètement changé : il est entré dans l’écriture zen, l’écriture philosophique, l’écriture fragmentée. Ce courant qui m’avait beaucoup impressionné, le côté prosaïque, n’a pas continué, n’a pas perduré…
C’est comme, hélas ! Cendrars, qui est un très grand… Il donne dans l’édition complète de ses œuvres 300 pages de poésie, 300 pages seulement ! C’est magnifique, mais c’est insuffisant
pour inverser le courant d’une époque !... En musique – je prends un exemple qui vaut comparaison --, vous avez un grand musicien qui intervient d’une façon nouvelle, Mozart, Bach, Wagner ou un autre. S’il fait une seule symphonie ou un seul opéra, on dira : Raymond Radiguet du temps de Cocteau était très intéressant…. Ça n’a pas été plus loin que ça ?...
Au fond, Daniel Biga a été un précurseur dans notre génération. Il a cassé la porte, il a ouvert la brèche et ensuite des gens comme Verheggen, comme William Cliff sont venus et ils ont prolongé le courant Blaise Cendrars, le courant Valéry Larbaud, le courant Charles Péguy, le courant Apollinaire, le courant Paul Morand, le courant Jules Romains des
Poèmes de l’Europe (1916), ce courant poétique parlé, du poétique prosaïque, qui n’est pas la poétique de Victor Hugo…
Et n’oublions pas Jean Breton, l’éditeur courageux, qui est aussi un poète prosaïque, avec
L’Eté des corps. Il a d’ailleurs écrit avec feu Serge Brindeau l’essai
Poésie pour vivre : ils voulaient casser le convenu. Quand Breton, Jean, est tombé sur le manuscrit de Biga, Daniel, il a flashé, il s’est exclamé, il n’a pas parlé de génie, mais quelque chose .., qu’il faut, non pas qu’il faut…L’idée est idiote puisqu’elle ne m’effleurait pas il y a encore 10 ou 15 ans : à un moment donné cette poésie-là s’est prolongée naturellement – Dieu sait, sûrement par ce que je fais en ce moment et ce que d’autres font,… ce n’est pas à moi d’en parler, mais Seigneur !... 3000 pages, je dis bien 3000 pages qui vont dans cette direction-là, et qui prolongent sans me l’avoir demandé, il faut bien que je le dise et que je les salue, Jean Breton, Daniel Biga, William Cliff, Robert Goffin, Pierre-Albert Birot, Robert Champigny, et Georges Alexandre, toutes ces poétiques prosaïques-là qui m’ont nourri, qui m’ont montré :
ah ! la poésie c’est aussi simple que ça !... C’est comme un verre d’eau sur une table, ou une montre sur un banc, ou une gomme, ou un stylo… On peut parler comme ça aussi. La poésie ce n’est pas le chant du cygne de Lamartine, de Victor Hugo, l’Olympe et les grands Dieux et les grandes phrases. Mais non. La poésie c’est le quotidien, l’ouvrier ; la poésie, c’est la brasserie ; quand vous lisez du Biga devant des ouvriers dans une brasserie, ça colle, ça marche. Et Cendrars donc !... on comprend Cendrars partout.
A.J-A. Dans notre entretien, en décembre 1981 à Strasbourg, tu avais pris en exemple Jacques Prévert. Tu me l’avais donné comme un modèle de réception, compréhensible, clair pour tout le monde. Il était d’ailleurs édité en livres de poche depuis les années 60.
J-P.K. Evidemment que Jacques Prévert était l’un ou le plus grand poète d’après-guerre. Bon, il y avait Aragon et quelques autres… Au fond, j’étais déjà à la recherche d’un Néruda, d’un Yannis Ritsos, d’un Maïakovski, -- auteurs que d’ailleurs je n’ai presque pas lus, mais je situe la grandeur, l’ampleur de ces voix-là --… Senghor qui est mort récemment très âgé et dont l’œuvre a une grande élévation.
On cherche actuellement. Connaissez-vous – je pèse mes mots --…y a-t-il actuellement en France -- évidemment je n’ai pas tout lu --
un très grand poète populaire ? En ce moment y a-t-il une suite à Jacques Prévert ? Est-ce que les chansons de Georges Brassens ou de jacques Brel ou de Barbara sont suffisantes ?
Néruda n’a jamais eu de problèmes de réception, le Canto Generale,
le Chant général, donnait la parole au peuple chilien tout entier. On cherche, depuis Charles Péguy ou Paul Claudel… Souvent je fais une réflexion qui m’est venue récemment : la 1ere moitié du XXe siècle, de 1900 à 1950, a été un très grand
demi-siècle de
poésie. On ne va pas citer encore les mêmes poètes : Claudel, Péguy, Apollinaire, Cendrars, Morand, Valéry Larbaud qui était magnifique, certains textes de Jules Romains, etc. Mais si vous prenez la 2e partie du siècle, de 1950 à 2000, ou 2002, -- qui pourrait me contredire ? sûrement n’ai-je pas tout lu ? — on cherche, on cherche : je suis le gars avec la lanterne qui à force d’avoir lu de nombreux manuscrits et tant de recueils contemporains qui se ressemblent, hélas ! tous tellement !…
Quand vous preniez une anthologie de la poésie contemporaine de A à Z, vous aviez souvent la curieuse impression de relire le même poème de A à Z , sauf 2 ou 3 voix qui
sortaient de l’usage. A l’intérieur de la poésie, il y a un convenu poétique, par la force des choses, comme les musiciens du XVIIIe siècle écrivaient tous à peu près la même musique… Et tout à coup arrive Mozart – est-ce lui ou un autre, Scarlatti ?... je suis très mauvais en musique — tout à coup quelqu’un vient et, on ne sait comment l’expliquer, il surgit et il ramasse tout ce qu’il a entendu autour de lui et il en fait du Mozart… Rimbaud est venu à la fin du XIXe siècle, il a ramassé tout ce qu’il entendait, devinait autour de lui et il est monté aussi haut que nul autre n’a pu. Le pauvre, le brave, il ne savait pas comment monter, c’est tombé sur lui et la poésie de Rimbaud est quelque chose d’inouï, au sens de
jamais ouï, de jamais entendu. C’est comme la douceur de Paul Verlaine… Le merveilleux Verlaine qui était malheureusement alcoolique et qui menait une vie très difficile. Mais relisons donc les poèmes de
Sagesse, c’est à tomber par terre. Les poèmes de Verlaine sont un miracle de douceur !…
Nous attendons actuellement… Il y a quelques poètes que nous lisons, -- je dis nous, nous tous. Il y a James Sacré qui fait de très belles choses, il y a quelques personnes…Mais nous cherchons : quelle est actuellement la grande voix de la francophonie ?... Pierre Emmanuel ne vit plus : sa poésie n’était pas facile du tout, très métaphysique, très élevée, très déployée ; il y a la grandeur de Jean-Claude Renard et celle de Claude Vigée, je suis très proche et très fraternel de sa personne, mais l’œuvre poétique en français de Claude Vigée n’a pas cassé ou apporté… ou changé d’air. Yves Martin, on doit le saluer, il est parti très tôt, à 65 ans ; il était un grand connaisseur de la poésie, un grand érudit, un
immense lecteur ; mais un poète à la limite du précieux, au meilleur sens du mot, comme Mallarmé a été précieux ou Louise Labé ou quelques autres… Or ce n’est pas de poésie précieuse que nous avons besoin, c’est aussi d’une poésie de combat, d’une poésie engagée, d’une poésie respirable, qui tienne compte de l’époque !... Comment dans l’époque
épouvantable où nous vivons, pourrions-nous écrire comme Saint-John Perse ou René Char ou Mallarmé qui étaient à la limite du lisible ?
Il faut quand même incorporer dans la peau et dans l’émotion du poème… il se trouve qu’y sont inclus à un moment donné les événements que nous vivons… Par exemple aujourd’hui 8 août 2002, allant chez Alain Jean-André, ce matin à 8 heures 30, j’allume la radio et j’entends dire que les Américains vont en Irak cogner très fort. Alors moi, poème ou pas poème, ça donne ceci, écrit ce matin même dans le train de Sélestat sur Belfort, puisque je suis descendu à Belfort. J’ai écrit deux feuillets. A la limite, on s’en fout si c’est de la poésie ou pas !… Est-ce que c’est encore de la poésie, déjà de la poésie ?... Moi Jean-Paul Klée, j’avais besoin ce matin à 8 heures 45 d’écrire ce texte qui a donc surgi dans le train
sür l’Irak ils vont kogner !!…
tôt le matin la bonne auto m’a mené sur
Sélestat (encor dü brouillard) on est très bien le thé le café
vont faire de l’effet Voici andlau ebersheim & aussi à l’entrée
de sélestat la Zi. nord Paradi(e)s tiens donc déjà le
paradis (j’avais encor le temps) ! …& roulant là dans
‚
le brouillard j’ai eü vers toi üne bouffée
d’amour Oh j’ai senti s’envolant vers toi toute l’éner=
gie qu’encor vachement j’ai !... & puis sür le parking où j’ai
garé l’auto la radio hélas étant allümée je füs
matraké « ça y est l’horrible Bush a annoncé
ƒ
qu’il va bombarder l’Irak. Ça faisait des mois entiers qu’ils en
parlaient à mi-voix Comme ça les gens ils étaient prépa=
rés Tiens donc en plein mois d’août comme toujours c’est là
que les guerres ont commencé car les gens sont partis vacan=
ciers d’où ils réagiront moins que si c’était
„
l’hiver ou le printemps » & le radioteur a rajouté que c’est
le pétrole irakien le seul büt Etats-Unis, -- écoutant ça je ne
suis pas bien (j’en ai parlé mon voisin du büffet où j’ai
repris un kafé) lequel m’a confirmé d’un air déprimé « Oh !...
vous savez les peuples n’ont jamais com=
…
pté !!... » voici colmar & dans le train j’ai trouvé
une tablette m’a permis de donner
le poëme dont à 8 h 47 ma main accou=
cherait ?...si c’était pas vrai Oh mon Dieu &
santa maria la bonté qui sür la paille l’accoucha !!...
†
oh si vous faisiez que la mort ne pleuve pas
sür le pauvre peuple d’Irakie & cela
nous sauverait tellement !!...ah si
le CIEL pouvait ne pas les bombarder !!...
Jean-Paul Klée
suite de l'entretien
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