lecture d'Alain Jean-André
Avec Argent brûlé, Ricardo Piglia fait une entrée remarquable dans le roman noir, montrant avec brio qu'il refuse de s'enfermer dans une seule forme d'écriture. Cet écrivain argentin, né en 1940, a décidé cette fois de raconter une histoire vraie, comme l'indique l'épilogue. Il est parti d'une affaire criminelle survenue entre septembre et novembre 1965, à Buenos Aires et Montevideo. Ce polard au rythme haletant atteint vite une intensité et une force digne d'une « tragédie grecque ».
Le livre est construit à partir de deux moments forts : l'interception d'un fourgon entre la Banque de la Province et l'immeuble de la mairie à Buenos Aires, la résistance acharnée de trois gangsters contre trois cents policiers à Montevideo. Actions violentes, courses poursuites, sentiments tranchés, situations dépassant la réalité se succèdent. L'auteur superpose les versions venues de différentes sources, en respectant l'ordre de succession des événements. Il est parti de matériaux authentiques : articles de journaux, interview d'un gangster par un journaliste d'El Mundo, transcription d'interrogatoires, rapports psychiatriques, déclarations de témoins, etc.
Mais le texte n'aurait pas eu cette densité si l'auteur n'avait pas fait des retours en arrière qui situent les protagonistes. Loin de s'en tenir aux faits, Ricardo Piglia évoque le passé ou les rêves des acteurs : alors, Mereles le Corbeau, Bébé Brignone, Gaucho Dora et Malito (« Mala la Folle" comme l'appelait Dorda le fou ») deviennent des êtres vivants lancés dans une aventure impossible.
On soulignera le remarquable travail du traducteur, François-Michel Durazzo. Il a su restituer la langue des malfrats argentins, notamment leur argot, ce qui donne au texte non seulement une saveur particulière, mais accentue la dimension pathétique du livre. Ce travail de passeur nous fait toucher pleinement la dimension que Ricardo Piglia voulait atteindre : une « version argentine d'une tragédie grecque ». Les héros décident d'affronter l'impossible et de résister, et ils choisissent la mort pour destin.
© Chroniques de la luxiotte