Un poète à relire
Œuvre poétique / Collected Poems, Keith Barnes, traduction de Jacqueline Starer, ouverture de Maurice Nadeau, éditions d'écarts, 300 pages - 40 euros
par Lika Spitzer
Quand, en septembre 2001, Jacqueline Starer vint présenter aux amis du Club
des Poètes réunis rue de Bourgogne le poète anglais Keith Barnes (1934-1969),
nous avons tous eu le sentiment que nous vivions là un moment exceptionnel. Le
courant passait. Jacqueline Starer faisait revivre Keith Barnes, de son enfance
dans l'East End de Londres, brutalement bombardé par le Blitz, à sa jeunesse
grise dans la banlieue londonienne, à son départ pour l'écriture, vers
Chypre, puis Paris où ils se rencontrèrent en 1963 jusqu'à cette grande
aventure poétique qu'ils vécurent à deux : lui, le poète, inspiré,
travaillant sans cesse, elle, le soutien, qui avait tout de suite senti et
compris qu'elle pouvait l'aider à mener à bien une œuvre d'envergure.
Ni l'un, ni l'autre n'aurait alors imaginé - nous sommes dans ces années
soixante de grande créativité -, que cet élan serait brisé par une mort
précoce. Une leucémie frappa Keith Barnes en France en 1969. Il laissait trois
recueils :
Né sous les éclats des vitres, La Peau dure, Ils ont pas encore
eu ma peau, que Jacqueline Starer a traduits et qu'elle continue à faire
connaître.
A présent, grâce aux éditions d'écarts qui ont publié, en bilingue, l'œuvre
poétique complète de Keith Barnes, c'est une nouvelle découverte : à
l'émotion, à l'adhésion du premier contact - il faut entendre Jacqueline
Starer lire les poèmes de Keith Barnes : le talent était partagé - succéda
le plaisir d'avoir entre les mains un très beau livre, couleur ivoire et de
facture classique, fabriqué par l'Imprimerie Paillart à qui nous devons le
plus beau Nerval. Mais aussi le plaisir de vibrer aux sentiments, aux
convictions et de s'amuser aux pirouettes de Keith Barnes.
Présenté de manière thématique, ce livre de poèmes se lit comme un récit : l'amour d'abord, avec toutes ses facettes, ses joies, ses éblouissements, ses tristesses. Plus aigu que mon regard , le premier poème du
recueil, lyrique et souple, annonce l'aube - et le départ :
Plus aigu que mon regard marqué par la tendresse
les cigales lancent leur chant dans l'air dense de la nuit
comme pour déchirer ces grandes feuilles chaudes
que j'effleure en marchant vers ton lit noir
Prends-moi refais-moi dans la paume de ta main
crée de mon néant quelque chose pour un temps
jusqu'à ce que la nuit t'allège de mon fardeau -
ne me regarde pas ne te réveille pas
ceux qui sont blessés ne peuvent qu'attirer les blessures
je vais je le promets partir au point du jour
Le couple et la famille, avec quelques poèmes particulièrement durs, voire blessants, mais d'où toujours s'élève la vérité :
L'écho de ton rire me réveille en sursaut - ta voix
quand tu m'as dit tout était calculé et je suis tombé
Toi le commandant riant de ton ennemi
rêvant encore l'amour en termes médiévaux
L'amour n'est pas la guerre ne l'a jamais été - ne le sera jamais
Si pour toi tout est permis - j'appelle cela autrement
non pas l'amour mais le besoin posséder et tenir pour torturer
J'appellerais cela plutôt exploitation ou meurtre
L'écriture et la mort, où l'on sent percer un certain désespoir, comme une prescience de ce que les années proches allaient apporter :
Oui je mourrai comme vous l'avez souhaité si souvent
si nombreux Je rirai en vous disant au revoir
Je grincerai " A bientôt en enfer !
Je serai enfin entré dans votre danse
et vous serez débarrassés de moi Je ne chanterai plus
pour vous qui ne pensez jamais à payer le musicien
La guerre et l'après-guerre, avec ce poème particulièrement émouvant
Souvenir de mes six ans, qui n'a que trop gardé de son actualité
- et Anne mais Anne la fusée vous avait transpercés
toi ta mère le petit ours souriant
les shrapnels vous avaient déchiquetés le sang giclait
J'ai forcé ma mère à dire et il y a eu
il y a toujours un arc vide dans le ciel
où un ours en peluche devrait tournoyer
pour toujours un vide où l'on devrait entendre ton rire
La société et la critique sociale où Keith Barnes s'en donne à cœur joie
dans la satire et le sarcasme. Car l'humour aussi est présent dans cette œuvre
qui n'a pas pris une ride et où se succèdent les jeux de mots. Jacqueline
Starer a réussi une traduction où l'humour et le bizarre, mêlés, n'occultent
pas la tendresse, au contraire, ils l'entourent et la soulignent.
Une œuvre unique.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 23 juin 2004)
Lika Spitzer a publié deux recueils dans la Collection du Club des Poètes et des nouvelles dans Brèves et Le Paresseux.
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