Un périple formateur
Un nomade casanier, Gil Jouanard, Phébus, 20 €
par Alain Jean-André
Roman autobiographique, ce livre est aussi un roman d'apprentissage. Il
raconte les étapes de la formation d'un homme que de nombreux poètes et
écrivains ont eu l'occasion de rencontrer. Il nous révèle comment le fils
d'un boulanger d'Avignon s'est finalement mis à écrire, lui qui n'avait même
pas le bac en poche ; comment, lui, le nomade, il a vécu à Hambourg, à Paris,
en Algérie, dans le sud de la France ; comment, en définitive, homme casanier
resté amoureux des terres de son enfance, il est retourné du côté de Gordes
et de Venasque, et s'est installé aux Gras de Chassagnes, prenant ses distances
avec la vie urbaine. Première étape d'une vie riche et complexe, que l'auteur
raconte avec un humour parfois ravageur, une clairvoyance qui ne lui donne pas
forcément le beau rôle, et l'expression de convictions qui ont joué un grand
rôle dans son existence.
D'abord, un carré d'herbes à Avignon, un dialogue avec des insectes qui ne
l'a pas conduit à devenir un second Jean-Henri Fabre. Cette passion pour
l'entomologie se construira plutôt en contrepoids d'une situation familiale
assez instable. Il l'évoque avec une série de portraits de famille, d'une
grande force et générosité : le père, boulanger à Avignon, syndicaliste,
antimilitariste, résistant pendant la guerre, qui quittera sa mère pour
une autre femme ; le grand-père Jean-Baptiste, originaire du Massif central,
peu causant, travailleur, qui menait un mode de vie très ancien ; enfin,
Juliette, sa mère, une femme extravagante, bornée, égocentrique, au
tempérament d'aventurière, qui présente un curieux mélange d'idées
anciennes et d'audace moderne qui la conduiront à suivre un GI dans l'Ohio, à
revenir en France, à refaire sa vie avec un ancien prisonnier allemand et,
finalement, à s'installer dans l'Allemagne en ruines de l'après-guerre.
Un autre versant du livre concerne les femmes qu'il a connues. Gil Jouanard
tombera amoureux de plusieurs. Il sera un «
fidèle contrarié
»
et un «
infidèle comblé
», vivra trois amours «
uniques
», de nombreuses amourettes ; il suivra, comme sa mère, les femmes qu'il
aime, comme cette beauté hanséatique qui habitait à Hambourg. Vie
tumultueuse, au gré des mouvements du cœur, dont on devine qu'il ne dit pas
tout. Vie qui correspond parfois à une complète inactivité pendant laquelle
se fait entretenir ou à des emplois variés (animateur, journaliste, rédacteur
d'encyclopédie, etc) dans lesquels priment de plus en plus l'écriture. Son
expérience la plus surprenante, il la vivra comme journaliste en Algérie ;
période de désordre dont il parle sans complaisance, livrant au lecteur des
scènes vécues hallucinantes (la réalité, comme toujours, dépassant la
fiction).
La fin du livre fait un récit de la longue période de ses relations avec
René Char, considéré par beaucoup comme l'un des quatre plus grands poètes
français de l'après-guerre. Cette fois encore, Gil Jouanard brosse un portrait
sans complaisance ; il livre des anecdotes qui mettent crûment en lumière les
contradictions de l'homme de l'Isle-sur-Sorgue ; il n'hésite pas à dire ce
qu'il pense de sa poésie, lui qui vécut «
dans la proximité du génial
poète de Fureur et Mystère
et des Matinaux
, littérairement
suicidé lorsque sa naïveté le poussa à se prendre pour le nouvel Obscur ex
machina, ainsi que l'y invita le pernicieux Heidegger. » On mesure combien
la fréquentation de cet homme lui a apporté personnellement, mais aussi
qu'elle menace elle a représenté pour lui. Cependant son témoignage va plus
loin : il livre au lecteur une pièce importante au sujet de la vie littéraire
de l'après-guerre en France.
Le livre refermé, on peut formuler les réserves que l'on émet souvent
devant un projet autobiographique. Question aussi vieille que la littérature.
En indiquant sur la couverture «
roman
», on voit que Gil
Jouanard a parfaitement conscience de cette affaire. Dans ce livre, il s'en est
tiré grâce à sa clairvoyance et à son humour, aussi grâce à sa manière de
prendre du recul par rapport aux évènements décisifs de la première partie
de sa vie. A plus de 60 ans, il a sacrifié à l'exercice du retour sur soi : au
bout du chemin, ce qu'il retient, c'est l'entrée dans le monde enchanté de
l'écriture, qui s'associe pour lui à l'amour des terres sauvages et des
éléments. On ne s'étonnera pas de sa passion pour Bachelard, le philosophe
qui parlait si bien de «
l'imagination matérielle
».
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 13 mai 2004)