lecture d'Alain Jean-André
Comme toujours, dans un livre de Jean-Paul Klée, des aspects très différents se mêlent, s'entrecroisent -- dimension baroque, provocatrice, voire façon de dire «merdre» à ce qui ne lui plaît pas. On connaît sa musique, sa manière de faire chanter la langue, son orthographe proche d'une version originale de Du Bellay, son humour, et j'en passe.
Cette fois, on fait le constat d'une mélancolie qui trouve des accents à la Villon : « oh mes amis où / êtes-vous passés. » Les échos de sa vie quotidienne montrent qu'il ne dit pas tout, même si, par moments, il se lamente. Ressassement d'aspects de sa vie, de souvenirs que l'on connaît plus ou moins, devenus matière de l'écriture. On comprend une fois encore que son unique activité, écrire, est un plaisir et en même temps une torture.
1Mais, ce qui lui permet d'échapper à la lassitude, à la mélancolie, au vertige de la vieillesse qui vient, c'est l'image de l'ami Larizza. Il devient source du poème, de centaines de vers, de milliers de feuillets, d'un véritable fleuve. Il le dit, le répète, s'en étonne encore, dans sa « sainte parlerie ».
« ... on dirait j'ai
parfois contentement à toute la mé
lancolie ma vie m'a si souvent fourguée !...
toujours soliloquant j'ai si peu d'amis je ne sais2
si jamais j'en aurai sauf le lectorat qui va
autour d'ici d'un seul coup se former...»
«....chaque fois qu'il y a
devant moi deux yeux m'interrogeant ils disaient
"que devenez-vous Esse que la poësie ?... -- " OH !!...
ne m'en parlez pas j'écris comme je n'ai6
jamais fée de ma vie !... 25000 feuillets ont sürgi
en peu de mois Sont-ils venüs de moi ou est-ce la
langue qui dans ma main s'est follement
imposée Car je n'ai rien découvert ; ni
inventé !... c'est le parlüré français qui est7
tombé sür ma pomme d'api comme l'on dit... »
On préférera sans doute les tranches de vie, les soliloques sur sa condition de poète plutôt que sur le monde tel qu'il est ; on sera de nouveau séduit par l'humour, à la fois virtuosité et masque. S'il existe des fous de Dieu, Jean-Paul Klée est un fou de la langue. Il construit sa poésie en cassant le français, et ça marche ! Il réussit ce tour de force : écrire un nouveau chant du mal-aimé.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 18 janvier 2004)