Une présence oblique
Quoi ? L'Éternité, Marguerite Yourcenar, Folio, 5,10 €.
lecture de Marie-Françoise Godey
On se demandait si dans le troisième volume du
Labyrinthe du Monde, Marguerite Yourcenar s'étendrait
enfin un peu plus sur elle-même. Elle aurait eu tout lieu de le faire puisque cette fois elle aborde l'époque
où elle était née et nous amène jusque vers 1918 et sa quinzième
année.
Elle n'évoque que rarement des souvenirs propres et très particuliers, «
miettes de l'enfance », et
s'attache surtout à peindre d'autres facettes, à relater d'autres moments de la vie de personnages qui nous
sont à présent familiers : Michel, son père, Jeanne la grande amie de sa mère décédée, à qui en quelque sorte
cette dernière la confia : «
nous nous sommes promis réciproquement, au cas ou un accident nous arriverait,
de veiller sur nos enfants. », la relation particulière entre ces deux parents, Egon l'époux slave
de Jeanne, et quelques autres. On peut à juste titre parler de personnages, l'auteur d'ailleurs emploie le terme,
car ceux-ci, par le prisme de son écriture, sortent de l'anecdote familiale, et ont aux yeux du lecteur la
dimension de véritables héros de roman.
Et c'est peut-être lorsque, à partir d'évènements et de confidences, elle fouille, analyse, déduit les sentiments
qui animèrent, bouleversèrent, guidèrent ces personnes chères, que Marguerite Yourcenar dévoile le plus d'elle-même.
Elle indique : «
Ces quelques informations pressurées jusqu'à la dernière goutte de suc … ». Car pour
pressurer ainsi qu'elle le fait tout au long de
Quoi ? L'Éternité, comme déjà dans
Souvenirs pieux
et dans
Archives du Nord, et tirer matière à trois ouvrages qui finissent par prendre plus
forme de roman que de chronique, il faut bien connaître tous les ressorts des humains. Sa grande culture
classique et ce qu'elle a pu apprendre par ses lectures n'ont pas dû y suffire, il a bien fallu qu'elle-même
ait vécu d'analogues expériences, ressenti les sentiments qu'elle décrit. Peu importe
alors si elle nous confie peu sur sa propre personne, elle est sans doute passée par les joies, les peines et
les tourments qu'elle prête si bien aux autres.
Eut-elle eu le loisir de se laisser grandir qu'on en aurait peut-être su un peu plus sur la jeune fille,
puis la femme. Elle souhaitait en effet s'étendre jusque vers 1939 et le décès de Michel et de
Jeanne. Le temps lui a manqué pour achever sa fresque, qui, en même temps que l'histoire particulière de sa famille, est celle des hommes et des femmes de
son siècle et de son milieu à travers l'Europe.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mise en ligne le 24 février 2004)
Liens :
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