Le chaudron de Montparnasse
La vie réinventée, Alain Jouffroy, Editions du Rocher, 25 €
lecture d'Alain Jean-André
Ce gros livre plonge le lecteur dans les années
d’effervescence qui ont suivi la première guerre mondiale, à Paris, foyer de
la modernité qui a changé les arts, les lettres mais aussi les mœurs en
France. Plus précisément dans le quartier du Montparnasse, investi par des
peintres, qui venaient souvent d’ailleurs : Modigliani, Soutine, Foujita, Man Ray ;
mais aussi des poètes et des écrivains : Tzara, Breton, Aragon, Soupault.
On pouvait en rencontrer beaucoup d’autres : Cendrars, Eluard, Desnos,
Leiris, Hemingway, Miller, Pound, Artaud, Léger, Miro, Masson ; des
figures qui passent dans ce livre à une époque où elles se mêlaient à
d’autres, anonymes ou complètement oubliées ; et l’une, enfin, que
l’auteur suit avec tendresse dans ce milieu jamais au repos : Kiki de
Montparnasse.
Les cafés et les lieux à la mode jouaient un grand rôle dans
cette «
révolution » : le Dôme, la Rotonde, la Closerie des Lilas,
le Bœuf sur le toit. Après l’hécatombe de la der des der, la soif de vivre
et de créer de cette jeunesse – dorée pour certains, fauchée pour la
plupart – conduisait au choc frontal avec l’esprit bourgeois de l’époque ; d’où des scandales
comme le «
procès » Barrès qui eut lieu le 13 mai 1921. L’esprit
dada soufflait sur Paris ; lui succéderait le surréalisme qui
donnait ses premiers fruits. Après Tzara, André Breton jouerait le rôle que
l’on sait. Alain Jouffroy, qui le rencontre au lendemain de la seconde guerre
mondiale et se joint au mouvement, livre de l'auteur de
Nadja un portrait à la
fois passionné et sans complaisance qui restitue la complexité de l’homme.
Il dessine d’autres figures avec le même souci de précision qui montre
les contradictions et le mystère des êtres : je pense à Soutine ou à
Marcel Duchamp, à Jacques Baron ou à Gala.
Lire
La vie réinventé, c’est se plonger dans un
« roman vrai » des années 20, être
conduit par la vigueur d’une écriture qui communique une passion
existentielle. Mais ce livre offre aussi des éléments qui permettent de
nourrir une réflexion sur l’héritage de cette période. Ce n’est pas sa
moindre valeur. Nul doute qu’à notre époque de consommation effrénée,
d’emprise des mass- média, de récupération de tout ordre, on constate dans
notre présent des répétitions pathétiques, caricaturales ou exténuées. Par
ailleurs, on sourit – ou ressent un malaise – devant le désir de « révolution »
d’écrivains ou d’artistes de cette époque. On connaît les tournures
sinistres de la suite de cette histoire. L’invention littéraire et artistique
– libératrice – se mêlait étroitement aux utopies les plus aliénantes.
Ces remarques ne doivent pas éloigner le lecteur de l'intérêt de ce livre. Il tient d’abord à l’empathie
d’Alain Jouffroy pour des hommes et des femmes qui ont amené du nouveau dans
la société française, les arts, la littérature pendant la décennie qui a précédé
sa naissance. Cinquante ans plus tard, il a réuni des témoignages auprès des
derniers survivants ; il a utilisé ses propres souvenirs,
ses lectures de textes déjà oubliés, ses fortes convictions. Il a écrit un
livre vibrant qui fait revivre sous nos yeux une décennie de grands
bouillonnements. Il révèle aussi les fondements de sa philosophie de
l’existence, sa croyance en «
l’individualisme révolutionnaire »
(1). Avec la restitution « romanesque » d’une période devenue
mythique, et que l’on peut appréhender aujourd’hui avec du recul et un œil
critique (2), Alain Jouffroy a aussi écrit l’autobiographie de sa vie d’écrivain, ce
qui est loin d’être sans intérêt. Une vie, des vies, des œuvres, dans ce
qui fut une ville phare. La création dans tous ses états, grands et petits.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 17 octobre 2004)
Notes :
(1)
De l'individualisme révolutionnaire, Tel - Gallimard
(2) On peut lire en contrepoint de ce livre, un autre ouvrage tout aussi passionnant :
Le Tournant, de Klaus Mann, Points-Seuil.