Icare femme
La Robe bleue, Michèle Desbordes, Verdier, 11 €
lecture d'Alain Jean-André
Il y a quelque chose de fascinant dans l'histoire d'une ascension et d'une
chute, surtout quand il s'agit d'une femme, et pas de n'importe quelle femme,
mais de Camille Claudel, la sœur de Paul, auteur de
Connaissance de l'Est
et du
Soulier de Satin. Même si le récit n'est pas construit d'une
façon linéaire, Michèle Desbordes montre les deux versants d'une existence,
la fulgurante évolution d'une fille vive et surdouée, la désintégration d'un
être désemparé et désespéré. Tout cela vu d'une journée d'attente vaine
par une vieille femme que l'on croit morte depuis longtemps ; en fait,
abandonnée de tous dans un asile d'aliénés du côté d'Aix-en-Provence.
Le thème de l'attente domine le récit. L'attente d'une vieille femme
placée dans un asile, qui a écrit des lettres afin qu'on la sorte de ce lieu,
mais qui n'a pas obtenu satisfaction. Il ne lui reste que les rares visites de
son frère Paul qui réside la plupart du temps à l'étranger, d'abord consul
puis ambassadeur, en Chine, au Japon, au Brésil, à Prague, loin, très loin,
et dont elle lit avidement les lettres. Mais aussi, quand elle est jeune,
l'attente irraisonnée de son maître, Auguste Rodin, avec lequel elle vit un
amour fou qui donne des ailes à son talent de sculpteur ; un homme qui vit
déjà avec une autre femme, un artiste qui poursuit son ascension et ne change
pas sa vie pour elle.
Le roman donne des aperçus de la famille Claudel dominée par les cris ; de
cette fille belle, emportée, bohème, amoureuse, qui ne passe pas inaperçue ;
des rapports intenses qui la lient à son frère Paul dès l'enfance ; du
scandale de sa liaison avec Auguste Rodin surtout aux yeux de sa mère ; de la
désintégration de sa personne retirée volontairement dans une masure ; de
l'arrachement à tout ce qui a fait sa vie alors qu'elle n'a pas encore quarante
ans. Un drame pathétique. La situation intenable d'une jeune fille douée, dans
ce milieu et cette famille – malgré la protection du père –, à cette époque.
D'un autre côté, on sent que cet effondrement ne tient pas qu'à la famille et
à l'époque, mais aussi à elle.
Camille incarne la face maudite, honteuse d'une famille dont la face
respectable, brillante serait Paul. L'auteur n'insiste pas sur cet aspect
faulknérien (elle laisse tout de même entendre que Paul a connu lui aussi un
amour malheureux). Elle s'en tient à l'existence pathétique de son personnage
jusqu'à la scène finale qui donne son titre au livre et tient en une dizaine
de pages comme une éclaircie dans un ciel sombre. Michèle Desbordes a dépeint
avec une poignante présence une figure venue de la réalité. La force du roman
tient probablement au contraste entre le malheur de cette femme et son
dévoilement avec des longues phrases qui tressent le temps de l'attente, les
souvenirs, les faibles espoirs. Au final un vrai bonheur de lecture.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 17 avril 2005)