Histoire du bout du monde
Train d'enfer (The Timekeeper), Trevor Ferguson, traduit de l'anglais par Ivan Steehout,
Le Serpent à plumes-Motif, 7,50 €
lecture de Pierre de Montalembert
Il y a des livres qui vous émerveillent par leur beauté et par leur grandeur, mais ces livres parfois
vous brisent le cœur et l'esprit à coup de masse, ces livres vous font sombrer : non pas plonger, mais
sombrer, tant il est dur de s'en remettre.
C'est un tel sentiment que laisse le livre du canadien Trevor
Ferguson :
Train d'enfer (The Timekeeper). Dans ce qui doit bien être le bout du monde, en pleine taïga
américaine, quelques hommes ont pour tâche de construire ce qui fut autrefois le symbole du progrès :
une voie ferrée. Mais les pionniers du nouveau monde et de la civilisation ne sont plus qu'un ramassis
de marginaux et de prisonniers vivant sous la férule d'un contremaître tyrannique et tout puissant,
Fisk. Avec l'appui d'un cuisinier fanatique, celui-ci a créé son propre royaume, avec ses élus, mais
aussi ses damnés : les «
craqués », «
les bouffeurs d'ordures », ceux qu'il prive du rang d'êtres humains
et condamne à vivre dans la taïga, abandonnés à eux-mêmes et à la folie. Ces «
craqués », un homme qui
s'est lui-même proclamé oracle, mais oracle de malheur, parce que c'est le malheur qui arrive le plus
souvent, les décrit ainsi : «
Les rats parmi nous. Hargneux de caractère. L'esprit pernicieux. Leurs
âmes mêmes se sont coagulées sur l'humus de la déchéance humaine. Ils forment une sordide et ignoble
bande qui ne mérite aucun égard aucune considération. »
C'est dans ce monde qu'arrive Martin Bishop, jeune, orphelin et contrôleur de son état. Son premier
exploit est de nourrir le chien du contremaître sans se faire arracher la main : en cela, il est plus
heureux que le contrôleur précédent et gagne assez vite le respect des hommes ; sa première erreur est
de vouloir faire son travail de contrôleur et de tenter de comptabiliser tous ceux qui travaillent sur
le chantier, tâche qui se révèle vite impossible à mener à bien. Il tente aussi, dans ce monde plus
proche de la tyrannie que de tout autre système, d'introduire de l'ordre et de la cohérence, ce qui
l'amène, d'abord peu à peu, puis de plus en plus, à s'opposer à Fisk. La logique de ce dernier, celle
des rapports de forces, de la haine, se heurte à celle de Martin Bishop, celle de l'ordre.
Au fur et à mesure que leur antagonisme s'accroît, le contrôleur est entraîné vers, non plus l'opposition,
mais la remise en cause directe de l'autorité de Fisk ; quitte à devenir un paria ; quitte à devoir
rejoindre, à son tour, la taïga et la horde des « craquants » ; quitte à affronter directement Fisk ;
quitte à y laisser sa raison.
Quitte à nous faire sombrer, mais aussi à nous émerveiller.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 juin 2005)