Drame sous le soleil
Marée noire, Brigitte Giraud, Stock, 13,05 €.
lecture d'Alain Jean-André
Ce roman se présente comme un huis clos à l'intérieur d'une maison isolée
dans un vignoble. C'est l'été, le temps des vacances, la mer s'étale à
quelques kilomètres. On apprend tout de suite que les protagonistes passent
leurs premières vacances ensemble. Le père et son fils, Vincent, quatorze ans
; la mère et ses deux filles, Emilie, douze ans, et Dorothée, six ans. Un
nouveau couple qui veut « c
onstruire une vie nouvelle ». Mais au bout
de quelques dizaines de pages, on apprend que cet espoir ne s'est pas réalisé.
Les phrases rapides, condensées du récit rendent tout de suite compte des
tensions qui apparaissent entre les personnages. C'est la mère qui conte
l'histoire de cet été, en s'adressant à son compagnon. Le lecteur suit ses
observations, son malaise au sujet de Vincent, ses attentes souvent déçues. Il
est entraîné par une vision lucide qui plonge dans les traumatismes du passé
et les limites du présent. «
Je savais que plus rien ne serait possible
comme avant », note la narratrice.
Par petites touches, le roman progresse jusqu'à l'événement qui donne le
titre au roman. Une marée noire survient. Mais la catastrophe n'a pas lieu
uniquement dans l'océan ; elle s'insinue de jour en jour dans la maison. Les
pages d'un passé douloureux ne sont pas tournées. Le comportement de Vincent,
si imprévisible, en symbolise la violence. Pourtant, l'essaim d'abeilles
découvert entre la fenêtre et le volet de la salle de bain représente presque
une promesse. Le miel contre le mazout.
Le roman construit un fragile équilibre entre ses deux voies. Mais une
sourde mélancolie gagne le récit comme la nappe de mazout qui s'étale sur la
mer. Dans les dernières pages, la narratrice révèle ce qu'elle a «
compris
longtemps après ». La fin du livre tisse jusqu'au vertige des liens entre
chaque personnage. Le dépouillement de l'écriture, sa tension maintenue
jusqu'au dernier mot, font d'une histoire banale une belle réussite. Le livre
refermé, on pense : l'énergie créatrice plus forte que la mort.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 28 janvier 2005)