Les couleurs du monde

Les Eaux étroites, Julien Gracq, José Corti, 76 pages, 11,50 euros.

lecture de Thierry Fournier

De temps à autre, malgré les poèmes en prose de « Liberté grande », malgré les longues descriptions mélodiques du « Rivage des syrtes », je préfère revenir vers « les Eaux étroites ». Ce mince livre se déploie en proportion de notre imagination poétique, de la capacité même de notre réservoir à songeries d’où nos états d’âme, surgissant en écho, lui ajouteront ici ou là des paragraphes qu’il nous aura semblé y lire. Peut-être ainsi que le fait d’être originaire de ce pays pourfendu par la Loire jusqu’à l’Océan, de ces pâtures gorgées en abondance du sang de mes ancêtres et de rancunes qu’épongea le pardon, n’est-il pas étranger à cette préférence.

Si la mémoire n’a parfois tendance à retenir que l’idée, le climat, la synthèse des êtres et des situations, s’il paraît que nous perdons les couleurs du monde avec le temps, sachons que les sèves secrètes qui étanchèrent notre soif coulent encore sous l’écorce. Fi des apparences ! Nos faits et gestes ne sont pas une friche, ils attendent l’ouvrier qui réunira en gerbes les pièces éparses. Voyez ! la plante naguère si falote déroule branches et feuilles, et donne fleurs et fruits qui seront le plus bel hommage rendu à la lumière. Tant pis si nous sommes lents à nous déplacer dans le paysage de l’âme : quelqu’un d’autre agit à notre insu et nous saurons bien de quoi il retourne.

Julien Gracq nous donne le fil conducteur, la corde à nœuds de sa mémoire. Il l’égrène, monté sur un « bachot centenaire, cloqué de goudron » dont il plonge les avirons dans l’Evre, modeste rivière qui se jette dans la Loire en aval de son village Saint-Florent-le-Vieil, sur un parcours de cinq ou six kilomètres, jusqu’au moulin de Coulènes. À dire vrai, dans l’esprit du brasseur de lentilles d’eau, seules comptent les « connexions » entre les divers sentiments qui jaillissent et forment à la fois des souvenirs complexes, presque indicibles, et des thèmes, des motifs dont la pensée reconnaît s’être nourrie tout au long de l’existence. Le rêve et le réel se répondent sous les auspices de l’étroit génie du lieu. Le rêve n’est-il pas l’anagramme non du réel, mais de l’Evre ?

L’enfance fait d’une fourmilière un royaume. L’âge mûr fait d’une rêverie l’occasion de découvrir la genèse de la poésie. Du « Grand Meaulnes » à « Monsieur Teste », en passant par « les Chouans », les « Chimères », « le Domaine d’Arnheim », « l’Île de la fée », nombreuses sont les réminiscences littéraires. Lohengrin et Vermeer, le nom des lieux-dits, Ruysdaël, les peintres chinois de l’époque Song et les écrans de roseaux, Gaston Bachelard et un « Val sans retour », des personnages de romans et la « variété miniaturiste des paysages », tout se mêle en passant. Des éléments disparates prennent place, comme pour brosser à grands traits une œuvre déjà faite, sans qu’on ait eu besoin pour les récolter d’aller courir à l’autre bout de la terre. Et « la barque s’est amarrée de nouveau à la rive ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 février 2005)