Un roman initiatique sans concession
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee, Ed. de Fallois,
Paris, 19,80 €
lecture de Pierre de Montalembert
« Dans une petite ville d'Alabama, au moment de la Grande Dépression,
Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Homme intègre et
rigoureux, cet avocat est commis d'office pour défendre un Noir accusé d'avoir
violé une Blanche. Celui-ci risque la peine de mort. »
Ce résumé figure en quatrième de couverture d'une récente réédition du
roman de Harper Lee :
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur. Comme l'écrit Isabelle
Hausser dans la postface, il permet de comprendre le succès de ce livre publié
pour la première fois en 1960, succès au point de recevoir le Pulitzer
l'année suivante. Il paraît même que Truman Capote, jaloux, a affirmé avoir
rédigé la majeure partie du roman. C'est peut-être amoindrir sa portée, ou
faire un appel commercial de mauvais aloi (venez voir ce qu'ont été les
Américains, venez voir ce qu'ils sont encore parfois) que de le réduire à un
simple ouvrage militant pour les droits civiques. Faulkner avait cette
capacité, ce génie, de partir du fin fond du Sud américain pour atteindre des
thèmes universels. Sans aller jusqu'à comparer Harper Lee à Faulkner, il y a
comme cette même capacité dans l'Oiseau moqueur.
Un récit, où, une fois adulte, Jean Louise Finch, ou plutôt Scout, se
remémore quelques unes de ses premières années, plus particulièrement celles
de la Grande Dépression, à Maycomb, petite ville perdue dans ce Sud rural où
le rêve américain semble bien loin, où un Noir n'est pas tout à fait un
être humain et où il est de bon ton de brocarder les discours de « l
a
dame de la Présidence à Washington » (Eleanor Roosevelt), qui ose critiquer
le Sud.
Pourtant, nous n'avons pas affaire qu'à un roman initiatique : certes, nous
voyons Scout perdre peu à peu ses illusions et, avec un humour merveilleux,
nous assistons à ses jeux d'enfance, parfois innocents mais qui peuvent aussi
devenir cruels (faire sortir Boo Radley), à ses croyances d'enfance, à son
premier jour de classe, lorsqu'elle découvre le «
système Dewey Decimal »,
qui se traduit, pour elle, par des brimades parce qu'elle sait déjà lire.
Scout découvre les préjugés, ou encore voit son frère s'éloigner d'elle, ne
plus vouloir partager ses jeux ou ses secrets : grandir, tout simplement.
Il y a d'autres personnages dans ce roman, surtout le père derrière lequel
Scout tend à s'effacer. Un homme étrange, cet Atticus, trop étrange, trop
différent des autres pour être honnête ; et cependant, honnête, il l'est
plus que tout. Homme de mystères et de secrets qui, peu à peu, se dévoile,
homme âgé et faible qui, longtemps, rend ses enfants honteux parce qu'il n'est
pas sportif, au contraire des autres parents. Homme phénomène, car dépourvu
de tout préjugé raciste et qui a appris à ses enfants à respecter chaque
être humain, quelle que soit la couleur de sa peau. Homme qui ne tarde pas à
être haï par ses concitoyens et méprisé par sa famille, parce qu'il prend la
défense d'un Noir. Il n'a certes pas eu le choix : il a été commis d'office.
Mais qu'il veuille réellement le défendre, voilà ce que les habitants de
Maycomb ne peuvent accepter. Alors commence ce que Scout qualifie, plus tard, de
« période difficile. »
Peinture réaliste d'un Sud qui n'existe plus ? Voire : plus de quarante ans
après sa première parution,
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, unique
roman de cette femme que personne n'a plus rencontrée depuis quarante ans, est encore
combattu dans bien des régions de ce même Sud, et certains tentent de le faire
interdire des bibliothèques scolaires : il serait blasphématoire, ordurier…
Un monde si petit ; mais un monde si proche.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 3 mai 2005)