Bataille contre le temps
Lazare André Malraux, Folio, 174 pages.
lecture de Pierre de Montalembert
Le
Lazare de Malraux n'appartient pas à la veine romanesque de
l'entre-deux-guerres, et pourtant il comporte une part de fiction ; ce n'est pas
non plus un ouvrage sur l'art, même si l'art ne cesse d'être présent dans le
livre ; ce n'est pas enfin une œuvre bâtie autour de la confrontation
avec un grand contemporain : ni de Gaulle, ni Mao Zedong, mais seulement un
médecin qui, par son physique, ressemble, de moins en moins à mesure que la
discussion progresse, à de Gaulle. Rien de tout cela, et si l'histoire est
moins belle que
la Condition humaine, ou moins historique – bien que
Malraux ait alors beaucoup brodé – que
les Chênes qu'on abat, ou qu'
Antimémoires,
c'est néanmoins vers ce livre que je reviens le plus souvent, peut-être tout
simplement parce qu'il est comme le condensé de son œuvre.
On a pu dire de
Lazare que c'était l'une des plus belles réflexions
écrites sur la mort : ce thème traverse en effet tout le livre. Face à la
maladie et dans l'attente, peut-être, de cette mort, Malraux livre la clé de
toute son œuvre et de tant de vies, de tant d'œuvres d'autres écrivains : «
Je
cherche le point crucial de l'homme, où le mal absolu s'oppose à la
fraternité.
Malraux revient à un récit commencé en 1940 : une guerre en appelle alors une
autre, et l'écrivain nous transporte dans la Grande Guerre. Sur le front russe,
lors de la première attaque par gaz, nous croisons un scientifique plus
préoccupé par le sort de sa maison que par les milliers d'êtres humains que
son invention voue à la mort, mort muette mais mort sale. Face à cette
absurdité, surgit la fraternité.
Fraternité que l'on retrouve mise en scène – en des séquences reprises et
réécrites – dans
la Condition humaine ou dans
l'Espoir ;
fraternité des anonymes sous l'Occupation ; fraternité quel qu'en soit le prix
; fraternité, enfin, face à la mort, comme s'il lui fallait cette présence
pour pouvoir pleinement s'exprimer. La fraternité, c'est le prisonnier qui se
prive de poison pour le donner à son camarade de lutte, ce sont les villageois
espagnols qui serrent le poing en signe de solidarité devant le convoi des
aviateurs républicains blessés et brûlés, déjà perdus mais pas encore
morts, c'est la femme qui trompe les soldats nazis et qui sait que son mensonge
risque de lui coûter la vie.
Il y a aussi la maladie, celle qui touche Malraux, qui le pousse à reprendre ce
qu'il avait commencé en 1940 : face à l'inconnu, l'homme se redécouvre
écrivain et ressent le besoin d'écrire ce qui est alors peut-être sa
dernière œuvre, œuvre qu'il n'est pas même certain d'achever : à
l'hôpital, la mort se fait sentir, mais ce n'est plus une mort glorieuse, au
combat, c'est celle de tous. Malraux se sait malade alors qu'il ne souffre pas,
il est seul quand il perd connaissance et éprouve ce qu'il nomme ensuite un «
je-sans-moi » Il oublie alors qu'il est Malraux, se
rappelle qu'il a un corps, qu'il est fait de souffrances, et, l'espace de
quelques pages, il se confie à nous. Ce n'est plus l'écrivain de
la
Condition humaine, mais un homme face à l'inconnu et qui lutte dans la
seule bataille qu'il ne peut gagner : celle qui l'oppose au temps.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 mars 2005)