La parole, l'écriture
Les Géocroiseurs, Eric Pessan, éditions de La Différence.
lecture par Isabelle Guigou
Si le lieu où l'on vit devait disparaître, avec les souvenirs qui lui sont
attachés, si nos jours étaient comptés, si la fin du monde arrivait sous la
forme de cinq géocroiseurs dont la trajectoire croise la Terre, que
ferions-nous ?
Cette question sans cesse posée par une petite fille aux passants
décontenancés («
Si ça serait la fin du monde, tu ferais quoi ? - La fin
du monde ? T'as d'questions bizarres, ma p'tite… le fin du monde…j'n' sais
pas… rien d'particulier…») taraude les personnages du roman d'Eric
Pessan. Elle permet de mesurer l'étroitesse des rêves et des désirs, la
vanité sans doute d'une vie : fuite («
J'irai sur la Lune ! »),
désespoir («
Le monde est déjà fini, mon enfant, depuis des années et
personne ne le sait. »), refus d'envisager la fin («
C'est inouï !
Cette enfant a un problème. S'il vous plaît ! Qui sont les parents de cette
petite fille ? »), en témoignent. Ignorance de ce qui nous est essentiel.
Pourtant, les différents narrateurs du roman apportent une autre réponse :
dire, partager les mots trop longtemps gardés en soi, ou notés dans des
cahiers, faute d'interlocuteur prêt à vouloir les écouter. Se révéler à
l'autre, exister pour ce que l'on est. C'est à des inconnus que les personnages
des géocroiseurs livrent leur urgente intimité, à des hommes rencontrés par
hasard, et qui disparaissent. Car, avec les proches, la parole peine à circuler
: un père s'enferme dans une cave ou un grenier, laissant femme et enfant dans
le silence, un fils s'éloigne de sa famille et ne donne que peu de nouvelles…
On retrouve une difficulté de dire présente dans les deux premiers romans
d'Eric Pessan : dans
Chambre avec gisant, un homme se couche et ne parle
plus, ni à sa femme, ni à ses enfants, dans
l'Effacement du monde, le
héros perd la parole commune et se trouve isolé au cœur d'une langue incompréhensible,
dans l'impossibilité de communiquer ses sentiments aux êtres qui lui sont les
plus proches. Les liens fondamentaux vacillent. Mais dans
les Géocroiseurs,
les personnages, devant l'imminence de la catastrophe, puisque le temps se
refermant les accule à la vie, dépassent leur solitude et se dévoilent dans
un flot ininterrompu de parole.
L'oralité est nettement marquée dans le roman, dans l'enchaînement des
phrases, le choix des mots, leurs déformations. On peut s'interroger alors sur
l'écriture : si la parole est ce qui reste à ceux qui vont sans doute tout
perdre, ce qui s'écrit a-t-il même valeur ? L'écriture est inscrite dans le
roman, dans le personnage du vieil homme qui refuse de quitter la zone d'impact
: il a passé sa vie à remplir, entasser des cahiers. Pour le fils, ce choix de
la parole écrite s'est effectué contre la parole dite, l'échange, et il le
condamne sévèrement. («
Je ne comprends pas qu'il ait gardé ses
kilomètres de phrases pour son simple usage, pour satisfaire sa manie de
collection ») . Le vieil homme constate lui-même cette absente de relation
: «
Ils ont cru que j'avais des amis, des gens à qui parler, des histoires
à raconter. Comment auraient-ils pu imaginer une vie sans rencontre en dehors
de Michèle, une vie à écrire, à injecter la parole sur du papier. Vivre
quinze ans dans un village de mille habitants sans adresser la parole à
quelqu'un, comment est-ce possible ? ». Qu'est-ce qu'une voix qui ne
s'élance pas vers l'autre, qui ne cherche pas à le rejoindre ? De ce point de
vue, l'écriture est un acte solitaire, d'isolement, un vain retour sur soi : «
Mon père aurait-il écrit des romans que je lui aurais pardonné, mais ses
jérémiades sur sa vie prétendument ratée, ses anecdotes sur le temps qu'il
fait, je ne les supporte pas. »
Pourtant, l'écriture a peut-être été la dernière chance du père : ces
livres qui l'entourent, ses notes n'ont-ils pas gardé vivant en lui les mots,
rendant alors possible une parole vraie ?
Et la réécriture du réel n'est elle pas la seule voie possible pour le vivre
?
Le lecteur des
Géocroiseurs ressemble à ces auto-stoppeurs du roman
qui reçoivent les confidences du fils décidant in extremis d'aller chercher
son père dans la zone d'impact : embarqué, récepteur d'une parole qui le lie
à un être qu'il découvre.
Les mots, dits, écrits, vrais sont la trame sans laquelle les existences se
délitent, s'atomisent. Le seul filet tendu au-dessus de la solitude.
Si ça serait la fin du monde, tu ferais quoi ?
Je vous me dirais.
© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 juin 2005)