Sauver les oeuvres

Le passeur d'éternité, de Roland Fuentès, éditions Les 400 coups, 104 pages, 11 €.

lecture de Marie-Françoise Godey

Ce livre, donné comme roman sans qu'on y trouve d'intrigue amoureuse, hors celle de la passion de Maladite, ami du narrateur trafiquant d'art, pour les chefs-d'œuvre, est mené avec une écriture rapide et précise. Il évoque le marché de l'art durant la grande peste de 1720, du côté d'Aix-en-Provence.

Lisible par tous, le récit est prétexte à mettre plaisamment le doigt sur les questions liées à l'art :
- L'art, qui transcende la vie: « L'art est plus encore que ma propre vie. Il y a gros à parier que si cette splendide sculpture ne s'était trouvée à mon chevet, je n'aurais, en dépit de tous vos efforts, pas si bien ressuscité. »
- La reconnaissance de la valeur d'une œuvre : « Comment le créateur d'une telle merveille pouvait-il en faire si peu de cas? Comment ce métayer, ce rustre, pouvait-il mépriser le bijou enfanté de sa main? Était-il possible que la valeur d'une œuvre dépasse d'aussi loin celle de son auteur? »
- La propriété d'une œuvre, matérielle ou intellectuelle : « C'est ainsi que pour deux louis - et même davantage - j'héritais de l'histoire qu'à mon tour je m'en vais vous conter. »
- La question de la vérité : « J'aime les images qui déforment le monde. Parce qu'en le déformant elles donnent un reflet plus juste. » ; « Une histoire est une somme de mensonges. La seule vérité dans celle de Maladite, c'est sa passion. Le présent cahier contient ce qui reste de lui : les cendres d'un être que la passion a dévoré entièrement. »

On avance dans le récit à pas rapides, désireux d'en connaître l'issue. De savoir quel mal a touché Maladite pour qu'il soit devenu si étranger à tout.

Et l'on se demande qui est, en fin de compte, le « passeur d'éternité » annoncé par le titre ? La vieille femme qui vendit pour deux louis l'histoire de Maladite ? Le narrateur de l'époque, qui se la remémore et nous la raconte à son tour, par écrit, et déformée sans doute ? L'artiste, peintre, sculpteur, écrivain ou autre, qui crée l'œuvre ? Ou l'œuvre elle-même, objet d'admiration né de « l'art, cette magie qui nous gouverne » et qui nous transporte comme hors du temps en une sorte d'extase contemplative? A moins que ce ne soit tout simplement le marchand.

Nul doute que ce récit de Roland Fuentès - qui écrivait dans un précédent recueil : « Il faut être fou pour ignorer le pouvoir des histoires »- est un petit bijou qui ne manquera pas de tenir le lecteur un moment sous son charme.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 17 février 2007)


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