La légèreté de la flêche

Les pas contés, carnets de Cerdagne, Michel Baglin, éd. Rhubarbe, 44 pages, 6 euros.

par Alain Jean-André

Entreprendre la lecture de carnets est une tentation qui ne passe pas : on s’attend à y toucher les sensations d’un voyageur, d’un marcheur, de quelqu’un qui essaie de rendre compte de ce qui se passe en lui dans le mouvement. Qu’importe la longueur du voyage, le moyen du déplacement : ce qui compte, c’est le compte rendu, les mots qui essaient de capter dans l’instant quelques bribes du réel. Cela demande toujours du recul, un recul qui permet d’aligner les mots sur une feuille blanche. Bien sûr, le lecteur qui a perdu son innocence sait bien que les carnets imprimés ont été repris, travaillés. La spontanéité d’une écriture peut tenir à ces retouches. Le paradoxe n’est qu’apparent.

Dans ses notes de Cerdagne, région des Pyrénées à cheval entre deux Etats, la France et l’Espagne, Michel Baglin raconte des randonnées qu’il a faites avec sa femme. Il nous brosse de petites aquarelles séduisantes des montagnes, des vallées et des cols. Il nous montre le petit Train jaune, « cette chenille au couleur sang-et-or de la Catalogue ». Enfant, il visitait déjà ce pays avec son père. Mais il le trouvait trop bavard, trop plein de mots, devant la beauté des paysages. Pourtant, quand il rédige ses carnets, il a perdu ce qu’il ressentait comme une « immersion ». Surtout, il constate avec humour : « J’étais loin de soupçonner qu’un jour je deviendrais aussi bavard que lui, pour partager avec mes propres enfants le spectacle des splendeurs naturelles ! »

Mais le récit de ce randonneur qui n’est pas solitaire conduit le lecteur beaucoup plus loin que la Cerdagne. On le sent dès qu’il précise : « Je voudrais qu’il y ait un texte pour sceller chaque journée accomplie, un livre au bout de chaque voyage. » Le mouvement de son corps est aussi marche de sa pensée, qui jaillit en heureuses formules : « J’en suis persuadé aujourd’hui : c’est la même insatisfaction – ou le même manque – qui m’aura fait marcher et qui m’aura fait écrire. » ; « Marcher me rapproche de cette fusion avec le monde. En tout cas de ce mouvement qui vous éloigne suffisamment de vous-même pour que la présence de l’univers redevienne perceptible à vos sens. » Il ajoute, pensant sans doute à ce qu’il est en train d’écrire : « Un bon livre est façon de trinquer de loin avec des inconnus suffisamment proches pour se reconnaître. » Et je dois reconnaître que j’ai trinqué avec lui en lisant ses pages.

Il y a de gros livres qui vous tombent des bras et d’autres plutôt minces d’une singulière densité. Avec un peu plus de quarante pages, on devine tout de suite comment je caractérise le livre de Michel Baglin. La littérature peut avoir la légèreté de la flèche et viser dans le mille en quelques pages.


Ce livre a été inclut dans un ouvrage plus important Chemins d'encre paru en 2009 aux mêmes éditions.

© Chroniques de la Luxiotte
(9 janvier 2008)


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