Troisièmes Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg

par Françoise Urban-Menninger

Ces rencontres littéraires, placées sous la présidence de Claude Vigée, ont été une nouvelle fois orchestrées avec bonheur par l’Association Capitale Européenne de Littérature (ACEL) qui a remis ses trois prix en partenariat avec l’Université Marc Bloch, la DRAC Alsace, la librairie Kléber, la Ville de Strasbourg et le Conseil Régional d’Alsace.

Les journées se sont ouvertes le 29 février au Palais Universitaire par un hommage au Strasbourgeois Jean Bollack, ami et lecteur de Paul Celan, qui a renouvelé en profondeur l’approche de l’œuvre de ce dernier souvent controversée et mal connue. S’en est suivie une rencontre animée par Francis Rapp, Bernard Eckert et Rémy Vallejo autour des textes de Jean Geiler de Kaysersberg, finement traduits par Christiane Koch, lauréate du Prix du Patrimoine Nathan Katz 2008.
Ce même jour, dans la soirée, Jean Lorrain prêta sa voix pour faire entendre dans la crypte de la cathédrale, pour la première fois depuis cinq siècles et traduits en français, quatre sermons sur les fourmis de Jean Geiler, le plus grand prédicateur que la ville ait connu et pour qui la chaire de pierre fut spécialement sculptée par Hans Hammer en 1485.

La matinée du samedi 1er mars fut dédiée à l’œuvre du poète Bernard Vargaftig, lauréat du Prix de Littérature Nathan Katz. Jean-Baptiste Para, rédacteur en chef de la revue Europe, parla de Bernard Vargaftig comme « l’un de nos plus grands poètes de l’enfance marqué par les traumatismes d’une enfance juive sous l’occupation ».
Scandée par des « inflexions fugitives », la voix de Vargaftig est unique, « ses vers sont brefs comme des battements de paupières », dira encore J.P. Para. Dans le film réalisé par sa fille, Cécile Vargaftig, « Les jardins de mon père », projeté à l’Odyssée, l’émotion du public fut tangible tant la quête initiatique du poète, dans son authenticité ne pouvait que renvoyer aux interrogations de tout un chacun, au bord du vide et de soi-même, là où le mot porte en lui l’indicible . Le dernier recueil de Vargaftig Ce n’est que l’enfance, paru aux éditions Arfuyen, s’ouvre sur deux pages blanches et muettes, dédicace douloureuse, dans la fissure du silence, au fils disparu. Une musique intérieure octroie des espaces de clarté : « Est-ce trembler le lointain glisse», « Toujours plus vite que ce qui manque »…Chaque vers semble se suffire à lui-même et porte en lui, tout à la fois, son évidence et sa perte de sens qui nous entraînent dans une chute vertigineuse tout en nous éclairant.

C’est l’œuvre du poète Tadeusz Rosewicz, plusieurs fois mentionné pour le prix Nobel, qui fut couronnée cette année par le Prix Européen de Littérature 2008. Poète, dramaturge, scénariste, nouvelliste, cet auteur, qui a eu 20 ans dans un pays occupé par les nazis et a vécu sa maturité sous la dictature communiste, a vu sa conscience littéralement foudroyée par le poids de l’Histoire. S’inscrivant dans un paradoxe où le poète s’interroge sur le sens même d’écrire de la poésie après Auschwitz, Rozewicz invente une poétique nouvelle dont Milosz dira que c’est « la négation de la littérature ».
Paru aux éditions Arfuyen, Regio est accompagné d’un choix de poèmes extraits d’une dizaine de recueils qui ont été traduits et restitués dans leur épure originelle par Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski. Son thème de prédilection étant le « rien », Rozewicz dit de sa poésie qu’elle « obéit à ses propres possibilités/à ses propres limites/elle perd en jouant avec elle-même ». Dans son discours de réception, le poète répète à l’envi, sur le ton facétieux qui le caractérise, qu’il n’est « ni prêtre ni pitre » mais s’écrie : « Je suis un homme, un homme qui écrit des poèmes… ». Sa voix unique traverse le lecteur et grave sous la peau son écho : « le mal vient de l’homme/ et seulement de l’homme » ou « les morts comptent les vivants/ les morts ne nous réhabiliteront pas »…Pour Rozewicz, l’honneur qui lui est fait à Strasbourg va à ce « bruissement » qui est en nous comme dans les jardins et qui s’appelle aussi silence et qui nous aide à secouer nos chaînes.

Ces rencontres européennes, qui ont trouvé cette année un public attentif, fidèle et dont l’émotion et la ferveur étaient perceptibles, ajoutent une nouvelle pierre à l’immense bibliothèque virtuelle européenne qui se bâtit avec des mots sur les terroirs de l’âme et de l’esprit. Ces rencontres essentielles offrent un écrin de lumière dans un monde où, nous dit Rozewicz, « l’homme contemporain/tombe dans toutes les directions » et où « la poésie de nos jours/ est une lutte pour respirer ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 10 mars 2008)