Accroître l’espace de la terre

Mémoire du vent (Poèmes 1957-1990), Adonis, éditions Poésie/Gallimard, 206 pages, 8,60 euros.

par Pierre de Montalembert

Selon la mythologie grecque, quand Adonis mourut, de son sang surgirent les anémones. C’est ce symbole de beauté et de régénérescence que le poète Ali Ahmad Saïd Esber a choisi comme nom de plume. Mémoire du vent propose une excellente introduction à son œuvre, en reprenant certains de ses meilleurs poèmes écrits entre 1957 et 1990 choisis et souvent traduits par un autre grand poète : André Velter, et permettant ainsi d’avoir une première vue et de son style, et de l’évolution de la poésie d’Adonis, et des thèmes qui lui sont chers.

Evolution des styles, car la poésie d’Adonis n’est pas une poésie définie une fois pour toutes, mais elle s’enrichit des expériences et des sentiments du poète : « Ainsi j’annule les règles et j’établis pour chaque instant sa règle. […] Je dis et je répète : la poésie est rose des vents. » Mémoire du vent permet de le comprendre et, présentant les poèmes dans un ordre chronologique, offre aussi au lecteur la possibilité de saisir pleinement les raisons de cette évolution vers une poésie qui s’éloigne peu à peu du classicisme et qui mêle progressivement sensations fugaces, paraboles ou encore réflexions que lui inspirent le monde et les hommes.

Dans sa poésie, certaines grandes caractéristiques peuvent être relevées, comme le rapport entre l’Orient et l’Occident, constant chez un homme qui, devant l’un des symboles les plus célèbres de l’Occident : New York, réagit avec effroi et rejet : « civilisation à quatre pattes, chaque direction un assassinat et chemin menant à l’assassinat ». Adonis peut se faire le témoin de l’incompréhension des cultures, quand une civilisation vient sans comprendre et sans même chercher à comprendre, s’étonnant après coup des rejets qu’elle suscite : « Le Minaret a pleuré / Quand vint l’étranger, il l’acheta / Lui substitua une cheminée ».

Adonis parle aussi de la guerre, lui le Libanais d’adoption, qui a fait le choix de vivre à Beyrouth durant la guerre libanaise et qui se fait le témoin des horreurs quotidiennes. Ce n’est ainsi pas un hasard si le poème « Miroir pour le XX° siècle » débute par cet alexandrin cassé : « Cercueil habillé du visage d’un enfant ». A Beyrouth, face aux combats, il tient une sorte de journal de guerre, tentant de répondre à la violence par la beauté, mais parfois près du découragement : « Qui me montrera l’étoile / Qui me donnera l’encre pour écrire ma nuit ? »

Chez ce Syrien de naissance, naturalisé libanais et vivant à présent en France, chez ce sage qui refuse les dogmes et les vérités toutes faites, les frontières n’ont pas beaucoup de sens, sauf lorsqu’elles sont instrumentalisées pour la haine et la séparation des peuples. C’est pourquoi il déclare de façon superbe : « Mon corps est mon pays ». Mais pour ces esprits rétifs à toute contrainte idéologique, il n’y a souvent d’autre choix que l’exil. Il ne fait guère bon, en effet, d’être trop clairvoyant : « En politique, mieux vaut pour toi / dire : ‘la lune est une corbeille / qui demain sera pleine de pain et de fruits’ / plutôt que : ‘la liberté est une femme qui divorce’ ». Qu’importe, après tout, qu’il faille partir, puisqu’il est bien entouré dans son exil : « Je marche et derrière moi marchent les étoiles ».

Et la poésie d’Adonis est célébration de la beauté, de la poésie elle-même, et de son pouvoir, contre lequel ne peuvent rien les haines : « Ton état le plus haut est d’être une preuve / De lumière et de nuit ». Et : « Mon visage est comme un astre / qui étreint la vie, la mort, les choses inanimées. / Je rêve au nom de l’herbe / quand le pain devient enfer, / quand les feuilles sèches en leur ancien livre / deviennent cité de terreur, / je rêve au nom de la glaise / pour abolir les ruines, recouvrir le temps, / pour appeler au secours du souffle premier / récupérer ma flûte première / et changer la parole. »

Car en fin de compte, s’il faut chercher une continuité dans l’œuvre du poète, c’est dans la poésie même qu’elle se trouve, puisque sont célébration de l’art et de la poésie tous les écrits d’un homme qui proclame ainsi la mission qu’il s’est confié : « vis lumineux crée un poème et va : / accrois l’espace de la terre ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 août 2009)