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Olivier Bleys : Chronique de Madagascar (2) Diego Suarez, le 5 avril 2003 Internet ici est très lent et très cher ! Profitez bien de ce message, il n'y en aura plus avant longtemps ! Le rythme de ma progression à Madagascar, rapide jusqu'à présent, pourrait très bientôt ralentir. Me voici en effet à Diego Suarez (Antsiranana depuis les réformes dites de " malgachisation " en 1975, mais tout le monde dit " Diego "), à la pointe nord de l'île, 12 degrés seulement sous l'Equateur. J'y ai posé mes valises voici deux heures et n'ai trouvé le temps, depuis lors, que d'avaler une bière et une poignée de sambos (des beignets proches des samosas indiens) frits par une cantinière dans la rue. Enfin, pas tout à fait : j'ai aussi arpenté cette petite ville à la rencontre de la mer, dont elle est partout cernée, sans pouvoir la trouver. Diego est au nombre de ces ports qui tournent résolument le dos à l'océan. Des entrepôts et des quais en bouchent l'accès, même les maisons au bord de l'eau lui semblent indifférentes. " Il faut rouler 40 km pour trouver une plage " m'a confié le directeur de l'Alliance française. Dommage ! Pourtant, du haut de la place Joffre qui domine le port ― en pleine activité, c'est la saison du thon ! ― on jouit d'une large vue sur la baie, dont un angle fuit vers l'Océan Indien. Ce soir, la chaleur moite (cinq degrés gagnés depuis Tana !) avait massé de gros nuages sur les collines alentour, dispensateurs d'une pluie fine et tiède comme un bouillon. Diego Suarez a certains traits de Zanzibar, de Cuba, enfin de tous ces lieux hantés par la présence coloniale. Figurez-vous des façades de bois peint dont pendent les balcons détachés, des pelotes de fils électriques nouées à de vieilles enseignes, des arcades balayées de poussière, des routes trouées comme par une pluie d'obus, des palmiers verts coiffant un mur rouge vif... Ce n'est pas une ville où il fait bon naître (pour mémoire, 80 % de la population malgache vit en dessous du seuil de pauvreté) mais sans doute une ville où il fait bon mourir. Bien des peintres et des photographes pourraient tomber amoureux fou de ces ruines sensuelles, embellies par le temps et la décrépitude. Diego, comme Tanger ou Barcelone, se prête aussi aux mythes littéraires : il pourrait vivre ici, cet écrivain vieillissant avec son panama et son costume blanc d'une élégance désuète, mâchant le bétel qui fait la joue ronde aux chauffeurs de taxi, cet écrivain dont l'haleine est parfumée de rhum et de vanille ! A propos, pour ceux qui voudraient encore me rejoindre, cette astuce : acheter un billet pour la Réunion (on en trouve de très bon marché) puis un autre vers Tana et Diego Suarez. L'économie réalisée, paraît-il, est substantielle ! Je le répète, Diego Suarez procure une émotion esthétique d'une rare intensité à ses visiteurs. Mais au revers de sa beauté, il est presque certain qu'on trouve l'ennui. Car il n'y a rien à faire ici sauf écailler des thons, siroter des bières chaudes ou suivre jusqu'en enfer les prostituées qui vous abordent à la nuit tombée, pieds nus, hagardes, en s'offrant pour 25 francs... Si, tout de même, au café tout neuf qui fait l'angle de la place Joffre, on peut faire la connaissance d'un flamand retraité, récemment épousé d'une jolie Malgache de 18 ans (hum !) qui connaît mille histoires sur la ville. Notre conversation au son des moustiques m'a découvert tous les secrets de la pêche au thon ― je vous épargne cet exposé ― mais surtout, fourni les noms et les situations (l'adresse n'est d'aucun usage dans ces rues débaptisées) de trois grands spécialistes de Libertalia : Toto, Narcisse et Mamaté ! Voilà une enquête qui promet... Je ne peux conclure ce message sans ouvrir une parenthèse sur Tananarive, que j'ai quittée hier : à peine descendu d'avion, la capitale m'a réservé quelques surprises. Par exemple, une visite " privée " du parc zoologique au cours de laquelle le gardien, moyennant pourboire, m'ouvrit les cages des lémuriens et laissa ces attendrissantes peluches (dont un bébé accroché à sa mère par un tour de queue !) pointer vers moi leur museau curieux ; ou encore, la découverte de mon studio sens dessus-dessous, comme après un cambriolage (avec entre autres, une fenêtre disparue !) ― ce n'était que la femme de ménage, mais le cas de la fenêtre reste inexpliqué. Je pourrais vous parler encore de l'eau de cuisson du riz (d'autant plus amère qu'il a brûlé) servie ici comme une boisson de table ; ou de l'emmental français (plus que fondu !) vendu au supermarché ; ou du jerricane d'essence qu'un chauffeur de taxi tenait entre ses jambes, sa voiture manquant d'un réservoir ; ou du pittoresque drapeau à paillettes dorées qui orne la voiture de l'ambassadeur de France... mais non, je préfère terminer sur mon voyage en avion jusqu'à Diego. Ce n'est pas tous les jours qu'on prend un Boeing dont le réacteur fuit (une flaque s'était formée dessous à l'aéroport !), qui est équipé de filets à bagages comme un autobus et diffuse une musique tropicale tout au long du vol ! L'atterrissage à Diego semblait aussi difficile à négocier que ceux, légendaires, de Nice ou de Hong-Kong. Un virage serré, beaucoup de vent et un curieux sillage de fumée au bout de l'aile droite ! Diego méritait bien ce frisson... A très bientôt pour un nouveau bulletin des tropiques ! [suite] © 2003 Les oeuvres
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