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Olivier Bleys : Chronique de Madagascar (3)

Diego, le 11 avril 2003.

Pour commencer, une introduction nécessaire à ce voyage, dont quelques-uns ignorent l'objectif. Pardon de ne pas l'avoir faite plus tôt, c'était par impatience de vous écrire ! Je séjourne donc à Madagascar du 30 mars au 19 mai inclus afin d'enquêter sur Libertalia, une république pirate utopiste. Elle aurait été fondée près de Diego Suarez, à la pointe nord de la grande île, au début du XVIIIe siècle.(...)

Après une semaine de pluie ininterrompue au bénéfice de la végétation, plus dense qu'à l'ordinaire, mais aux dépens du tourisme ! , voici le soleil revenu. Sur cet azur uni, les palmiers se découpent avec autant d'éclat qu'autrefois, les mâts des grands voiliers. C'est un climat de vacances mais aussi, pour moi, un appel à l'aventure. Pointer une lunette d'approche sur l'horizon de la mer et voir s'y profiler une voile blanche, un pavillon battant aux alizés : telle a toujours été ma formulation du rêve flibustier. 

Force m'est d'écrire qu'à Diego Suarez, le rêve est difficile à saisir. Je n'étais pas ici depuis trois jours que déjà, le propriétaire du snack-bar Libertalia repeignait son enseigne. en effaçant le nom « Libertalia », dernière mention à Diego de cette colonie pirate ! Pareillement, le blason de la ville (où figure, sans que personne ait pu me l'expliquer, un voilier et une paire de sabres d'allure tout à fait corsaire !), ce blason donc était effacé sous mes yeux ! 

J'ai l'impression d'assister à la formation d'un trou de mémoire, à la disparition corps et bien d'un rêve aussi beau qu'improbable. Dans les rares magasins de souvenirs de la ville, pas un T-shirt, pas une carte postale ne rappelle la présence ici des corsaires. Un Français venu l'année dernière organiser un circuit touristique sur les pirates (il devait suivre plus ou moins mon itinéraire : Diego, baie d'Antongil, île Sainte-Marie) est reparti sans avoir mené son projet à bien. Il faut dire que la rivalité sanglante entre les deux candidats à la présidentielle n'a pas dû lui faciliter la tâche ; elle explique, encore aujourd'hui, la relative désaffection des touristes. 

Qui s'intéresse donc à Libertalia ? Des Blancs, en majorité. L'un d'eux spécialement : un vieillard à la barbe jaunie, secrétaire général de la société d'archéologie malgache, qui nourrit une véritable passion pour les gentilshommes de fortune. Au cours d'un entretien, il m'a ouvert ou plutôt, il a feuilleté rapidement devant moi, craignant sans doute que je m'en inspire le cahier où il consigne ses découvertes : cartes à trésor (il en aurait trouvé un, en pièces sonnantes et trébuchantes, hélas rongées par la mer ; d'autres dormiraient un peu partout, mais se composeraient surtout d'épices et de poivre dont la valeur marchande était supérieure à celle de l'or), messages codés du XVIIIe siècle qu'il a su déchiffrer, relevés et observations de toutes natures mêlés à des copies de manuscrits devenus introuvables. 

Bref, un personnage de roman comme ont le secret d'en mûrir ces villes du bout du monde. J'ai fait plusieurs rencontres de cet acabit, trop rares, toutefois, pour dissiper l'ennui d'être ici. Ceux qui résident à Diego le savent bien, et le voyageur le découvre assez tôt : Diego est une ville à moitié morte où le temps s'écoule difficilement. Boire un verre, poster quelques lettres, traîner ses semelles du port à l'hôtel et de l'hôtel au port (plus, le soir venu, pour les plus alertes, se mêler aux marins espagnols descendus des thoniers pour enlever une ou deux filles au « Nouvel Hôtel », la seule discothèque de Diego) : voilà toute l'occupation des vazhas de passage ! Les excursions sont rares et plutôt chères. Un instituteur français établi ici depuis quinze ans m'a confié qu'il ne faisait rien de ses journées, et qu'il s'en trouvait bien. Il faut dire que la chaleur (35 degrés à l'ombre pour le moins ; ma montre toute neuve s'est embuée) dissuade les plus courageux. Entre 11h et 15h, la ville dort. Personne dans les rues, les commerçants baissent leur store. On n'a rien d'autre à faire, alors, qu'à siroter un jus de fruit (goyave, mandarine, grenadelle.) sous un ventilateur. Comment imaginer que ce climat paresseux ait séduit jadis les pirates, dont la vie était si mouvementée ? Comment croire qu'aux heures torrides de la mi-journée, sur une mer chauffée à blanc, ils aient trouvé le ressort de combattre ? Quelle belle énergie ! Assurément, les hommes de ce temps étaient d'une autre trempe ! 

La semaine prochaine, je vais partir à la découverte du Cap d'Ambre, pointe nord de l'île, sauvage et presque inhabitée. Une marche de cinq jours en compagnie d'un guide « broussard » (amoureux de la nature, il ne passe jamais qu'une heure ou deux en ville) devrait mettre à notre portée une baie envahie de coraux. C'est là, selon notre historien à barbe, qu'aurait été fondée Libertalia là et non dans la baie de Diego Suarez, comme le veut la légende. Sablonneuse à l'ouest, marécageuse à l'est, cette autre baie n'abrite plus qu'une colonie de tortues géantes dont se nourrissent les pêcheurs et, paraît-il, des squelettes de baleines échouées. 

Je vous promets un compte-rendu détaillé !

[suite]

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