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Olivier Bleys : Chronique de Madagascar (4)

Diego, le 17 avril 2003,

Autant Diego inspire d'ennui au voyageur qui s'y attarde, autant la campagne environnante sait captiver celui, bien avisé, qui part à sa découverte. On peut dire que Diego est le repoussoir de la région nord comme peut-être, la capitale Tana l'est du pays tout entier. Vous l'aurez compris à la lecture de ces lignes : suspendant un temps mon enquête sur Libertalia, j'ai décidé de faire un peu de tourisme. Il me tardait d'avoir différents points de vue sur la baie de Diego, et surtout de rencontrer la mer. 

En compagnie d'une fraîche connaissance, un professeur agrégé de géographie tropicale venu de Bordeaux, j'ai donc pris un taxi « spécial » (entendez : une voiture à notre seul usage, luxe suprême dans ce pays où tout est partagé) à destination de la Montagne des Français. C'est la première étape d'une excursion hors de Diego : dix kilomètres seulement séparent le centre ville du départ de l'ascension, qui s'effectue de préférence tôt le matin et à foulées douces. Sur le chemin, d'abord exposé au soleil puis ombragé, il y a de quoi régaler n'importe quel botaniste. Les baobabs, les agaves et mille plantes aux vertus secrètes (notre guide Bob, l'un des plus qualifiés de la ville, pourrait en extraire toute une pharmacopée), habillent cette nature sèche, creusée par endroits de ravines saignantes. Plus haut, nous trouvons des ruines. Ce sont les vestiges d'un fortin français, aujourd'hui à l'abandon. Murs éboulés, voûtes branlantes, escaliers débouchant sur le vide. Des maisons, un bassin pour le stockage de l'eau et, au sommet, des tronçons d'un chemin de ronde rappellent la présence des légionnaires tricolores. Ce n'est pas bien vieux (50 ans à peine) mais évoque déjà les temples aztèques digérés par la jungle. Certaines personnes, à Diego, n'hésitent pas à trahir la vérité historique : un fonctionnaire haut placé de la municipalité m'a ainsi affirmé qu'il s agissait de « fortifications pirates », les « ruines de Libertalia » ! Aurais-je recueilli ce seul témoignage, j'aurais pu, à mon tour, tomber dans l'erreur et vous y induire ! 50 ans, c'est donc assez pour gâter une mémoire. 

Mais le fort des Français n'a pas besoin d'être pirate pour susciter l'intérêt : à la descente, nous empruntons, curieux bien que prudents (car dans une totale obscurité) un tunnel pentu creusé dans la roche. Il servait aux légionnaires pour hisser depuis le pied de la montagne les vivres et le matériel dont ils avaient besoin. Le sol est boueux autant que la voûte. Par hasard, ma main touche un corps duveteux, très doux celui d'une chauve-souris dont j'ai troublé le repos. Notre guide, à voix haute, la prie de nous excuser. J'ai l'impression étrange d'avoir passé un gant car mes doigts restent tièdes de ce furtif contact. Après la montagne des Français et le beau point de vue sur la baie (pas seulement : tourné vers la mer, le regard porte très loin), nous convoitons l'ombre étoilée des cocotiers du bord de mer. Or, à Ramena, village de pêcheurs devenu la base des pirogues à touristes, les cocotiers ne portent plus de palmes. Ce sont des troncs nus, absurdes stylos bics plantés dans le sable, qui s'alignent entre les cases. D'après notre guide, la faute en reviendrait aux habitants et à leur goût immodéré pour l'huile et le vin de palme : à la longue, leur production stériliserait l'arbre. Pour le professeur de géographie, il faut accuser plutôt le manque d'eau et peut-être l'hôtel voisin, équipé d'une piscine en plein air ! Qu'importe, la carte postale a menti. Nous quittons Ramena et engageons notre 4L brinquebalante dans la piste de la baie de Sakalava, toute proche. Le sable y est blanc, le restaurant dispendieux et les rares visiteurs, passifs comme des tortues de mer. Ils offrent l'exemple de ce tourisme végétatif que je réprouve si fort mais que comprennent, paraît-il, les employés des bureaux parisiens (je l'ai été trois ans). Pourtant très sucrés, les cocktails ne leur procurent pas même l'énergie de nager. En trois heures de temps, je n'ai vu remuer aucune partie de leur corps (si ! l'index, levé à intervalles réguliers pour appeler le garçon et lui commander un autre rafraîchissement !). J'ignore si c'est le paradis que nous promettent certaines religions et que commercialise l'hédonisme occidental. Pauvres de nous, s'il nous attend ! 

Rien de tel, par les midis assoupissants des Tropiques, qu'une bonne douche d'urine pour recouvrer ses esprits. Cet hommage m'a été rendu par un lémurien farceur, avancé sans que j'y prenne garde sur la branche au-dessus de moi ! Une manière de salut taquin, m'a assuré notre guide. Comment en tenir rigueur à ces animaux adorables, qui ont en commun avec nous d'être les seuls représentants de leur branche de primates ? La famille en question, celle des lémurs couronnés, est d'ailleurs la mieux apprivoisée. Mâles au pelage roux et femelles au pelage gris s'approchent volontiers quand on les appelle ou quand on leur tend un fruit. Il suffit d'imiter leur cri, sorte de raclement de gorge, de ronflement saccadé aux douces modulations : les voilà qui accourent, sautant agilement de branche en branche mais chutant parfois, comme ce petit tombé sous nos yeux ! Dans tout le règne animal, les jeunes sont des têtes brûlées ! 

Outre ses lémuriens, la baie de Sakalava compte plusieurs familles de crabes dont les dépouilles sèches, souvent intactes (vidées de leur substance, elles font l'effet de momies) hantent les rochers alentour. Au bout de la baie, le cap s'avance, dernier rempart à l'océan. Des chicots de pierre déchiquetée percent çà et là le gazon : il s'agit de petits « tsingy » (du malgache : « marcher sur la pointe des pieds »), une formation corallienne ancienne. Splendides dans le soleil couchant, les tsingy n'en sont pas moins dangereux : bien des semelles ont succombé à leur redoutable tranchant ; quant à s'y aventurer pieds nus, c'est risquer ses orteils ! 

Nous attendons la nuit en contemplant la mer, dont l'oeil bleu porte une paupière d'écume, ouverte le long des récifs. A peine éteints les derniers rayons du jour, un autre foyer s'allume : celui, vif et intermittent, d'un orage de chaleur. L'océan souffle un vent tiède qui paraît une haleine. Se trouve-t-il, quelque part dans l'immensité, un voilier qu'il pousse vers la côte ? 

Un plat de langoustes conclut cette belle journée de farniente. Elles sont plutôt bon marché (environ 50 FF la pièce) et très charnues, ce qui les met souvent au menu des touristes. Leur fraîcheur en revanche est discutable : rares sont les spécimens qui n'ont pas subi la congélation, seul moyen pour les restaurateurs de gérer la demande fluctuante. Mieux vaut donc consommer du poisson ou du poulpe, pêché le jour même. J'en mange chaque soir, et aussi le midi sous la forme de beignets pimentés (sambos) ou de bouchées de thon grillé. A 30 centimes le beignet, pourquoi se priver ? Voilà trois semaines que je n'ai pas avalé une seule bouchée de viande ! Ce régime piscivore entretient la forme mieux sans doute que la fréquentation du club de gym installé à deux pas de ma chambre, où la jeunesse aisée de Diego vient chaque soir cultiver sa silhouette. Je ne m'attendais pas à un tel voisinage, ni à un climat sonore aussi pauvrement familier (le choix se limitant pour moi à la pop américaine, côté salle de sport, ou à la variété française, côté bar de l'hôtel). De quoi faire fuir ! 

En début de semaine, j'ai poussé la porte d'une cabane de tôle ondulée portant l'enseigne « Diego Guide Excursions », certain d'y trouver des prestations moins chères que dans les agences de tourisme climatisées du centre ville. De fait, pour le prix de dix langoustes, je me suis offert les services d'une 4 L très roulante (la seule de Diego, peut-être, dont le cadran de vitesse fonctionne encore !), d'un guide et d'un chauffeur le tout sur deux jours. Au programme : le massif de l'Ankarana et la montagne d'Ambre, qui tire son nom d'une résine blanchâtre, très odorante, exsudée par certains arbres (quelques gouttes de cette essence, recueillie au bout d un bâton, et deux ou trois feuilles de citronnelle froissées entre mes paumes seront mon bagage olfactif durant toute la promenade !). 

Ces excursions, faciles en saison sèche, le sont moins en saison des pluies où la boue envahit les chemins et les sangsues pullulent. Ces lombrics vampires ne sont d'ailleurs pas les seules bestioles à priser le sang frais : moustiques et « mouches à zébu » (des taons tropicaux) leur font escorte, qui savent percer les peaux les plus endurcies. On a plus à craindre d'eux que des serpents, débonnaires et rarement venimeux. La faune tropicale passe pour gigantesque : en réalité, les insectes seuls profitent de cet « effet loupe » propre aux régions chaudes. Ainsi, la maison des guides de la montagne d'Ambre est-elle cernée d'immenses toiles portant des araignées en proportion. On trouve aussi des mille-pattes et des cancrelats d'une taille fabuleuse. L'un d'eux se met en boule dès qu'on l'effleure : il paraît alors une bille de verre noir. Rien d'étonnant à ce que les Malgaches, pour pointer ces insectes de cauchemar, gardent le doigt replié ! (ma compagne Laetitia emploie elle le petit doigt, qu'elle juge moins précieux que l'index). Aux insectes géants répondent des animaux miniatures, répliques en plus petit de ceux qu'on observe sous nos latitudes : certaines grenouilles d'ici pourraient loger dans une boîte d'allumettes. Idem les lémuriens et les caméléons, dont le modèle réduit tient à l'aise sur un billet de banque. Il faut ouvrir grand les yeux pour les voir, comme pour discerner, dans le fouillis végétal, la hampe fleurie d'une orchidée. 

La découverte de la faune et de la flore est le principal attrait de cette promenade, autrement sans surprise : ni le point de vue sur les cratères noyés du massif, ni la visite à la cascade sacrée où l'on jette des pièces de monnaie ne me dépaysent beaucoup de l'Auvergne ou des Pyrénées. Au reste, le guide ne semble pas vouloir trop la prolonger. A peine bouclés les cinq kilomètres du « petit tour » et avalé debout notre déjeuner (des beignets et des bananes), nous remontons dans la 4L de Luciano, qui démarre en trombe. Si certains chauffeurs de taxi malgaches sont plutôt mous sur l'accélérateur (au point qu'il faut régulièrement les aiguillonner), on ne peut pas faire ce reproche à Luciano. Ce pilote passionné qui mange et dort dans sa voiture n'hésite pas à traverser les villages à 110 km/h en assourdissant tout le monde de son klaxon. Deux freinages d'urgence (l'un, derrière un troupeau de zébus ; l'autre, à cause d'un piéton qui ne s'était pas rangé assez vite) m'ont fait croire ma dernière heure venue. Transports express et promenades au pas de charge : je ne pensais pas reprendre ce rythme au pays du « mora mora » (pour mémoire : « doucement, doucement ! ») ! 

Heureusement, la marche dans le parc de l'Ankarana se fait à petite allure. Il ne pourrait en être autrement car un groupe scolaire nous précède et visite avant nous tous les sites. La présence de ces étudiants malgaches nous ôte toute chance d'apercevoir des animaux sauvages ou, pour moi qui emporte partout un magnétophone, d'enregistrer les nombreuses espèces d'oiseaux habitant la forêt. Réputé pour sa faune très riche, le parc de l'Ankarana m'apparaîtra donc désert, à l'exception d'une grande colonie de chauves-souris rencontrée dans une grotte. Son accès difficile, et même acrobatique, nous avait affranchis des étudiants : aucun n'avait souhaité se risquer avec nous dans ce dédale boueux, où les chaussures s'empâtent d'un mélange d'argile humide et de fientes, où il faut se contorsionner pour passer (l'occasion pour mon guide de me rappeler mon assez forte corpulence, responsable en d'autres temps du bris d'un marche-pied de véhicule tout-terrain et du banc d'une pirogue l'un et l'autre, il est vrai, en piteux état : alors que nous franchissons une sorte de goulet, il m'incite à la prudence : « faites attention, ici ! Moi, je suis mince, mais vous. » ; ça fait toujours plaisir !). C'est donc à deux seulement que nous sondons cette caverne dont les chauves-souris ont moucheté les parois : du sol au plafond se répète le même motif à « petits pois ». Ces animaux sont des modèles de discrétion. Impossible d'en saisir un seul dans le faisceau de ma lampe-torche : je ne vois passer que des ombres, souvent confondues avec celles, projetées, d'insectes volants. S'il n'y avait, dans certains replis de la roche, l'éclat soudain et intimidant d'une nuée d'yeux rouges, je croirais à des fantômes ! Mais ces spectres ont une voix, une voix assourdissante : leurs cris par milliers saturent l'air chaud de la grotte. 

Ayant pris congé des chauves-souris, me voici de nouveau passager captif, plutôt ! de la 4L de Luciano. C'est à toute vitesse que s'achève cette seconde excursion. Quant à la troisième et dernière, la seule peut-être impraticable au touriste moyen, elle mérite une chronique à part. Je vous donne rendez-vous dans quelques lignes pour, cette fois, une lecture vraiment trépidante ! 

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