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Olivier Bleys : Chronique de Madagascar (5)

Diego, le 22 avril 2003,

Peut-être vous le rappelez-vous : dans un précédent message, j'évoquais la théorie défendue par un spécialiste de Libertalia sur le lieu précis d'établissement de cette colonie pirate du XVIIIe siècle. Il ne s'agirait pas de la baie de Diego, jugée trop étendue et peu navigable du fait de l'orientation des vents et d'une passe dangereuse mais d'une autre baie, sur la côte ouest celle-ci : la baie d'Ambavanibe. Plus petite, mieux orientée (car en droite ligne de l'île d'Anjouan avec laquelle commerçaient les pirates), elle serait le véritable berceau de Libertalia. Je vous avoue mon faible pour cette hypothèse, solidement défendue par l'historien que j'ai rencontré. Aussi ai-je décidé d'aller voir de mes propres yeux (à défaut d'explorer, car il y faudrait d'autres moyens), cette fameuse baie d'Ambavanibe, située à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Diego, loin de toute voie carrossable. 

Pour ce faire, je me suis offert les services d'un guide chevronné, le doyen des guides de la ville (il a 37 ans) et le plus familier de la « brousse ». Son portrait mériterait à lui seul toute une chronique. Figurez-vous un jeune homme sportif, ne se déplaçant qu'à bicyclette, et aussi un érudit, ayant longuement étudié en France et assimilant depuis tous les livres passant à sa portée, qu'ils traitent de botanique ou de géologie, d'histoire ou de tradition populaire. Il a ainsi rempli plusieurs agendas avec des croquis, des notes manuscrites, des cartes découpées et collées dans un apparent désordre qui fut autrefois celui de nos « cabinets de curiosités ». Le rêve de Bob, c'est de posséder un ordinateur qui lui permettrait de classer ses documents mais aussi d'accéder à Internet, immense gisement de savoir. Auprès de lui, j'ai senti le prix de la connaissance et de son vecteur historique : le livre. Ces volumes de papier que nous imprimons par millions et pilonnons en quantité sont ici rares, et recherchés. Les enfants ont tant de respect pour les livres qu'ils les choisissent de préférence à des t-shirts ou des friandises, quand ils s'en voient offrir : c'est ce que m'a confié le directeur de l'Alliance française. Quel contraste avec nos écoliers ! Notre abondance occidentale ne consiste pas seulement en biens et en argent, mais aussi en livres : voilà ce que la rencontre de Bob m'a rendu sensible. 

Mais la qualité la plus précieuse, à mes yeux, de ce guide hors du commun est son intérêt pour les pirates et Libertalia. Ses agendas fourmillent de notations sur les gentilshommes de fortune ; lui-même, coiffé d'un bandana, avec son tatouage « thunder eagle » (aigle du tonnerre) sur la poitrine pourrait tenir le rôle d'un forban. C'était donc le compagnon tout indiqué pour partir à la découverte de la baie d'Ambavanibe. Il est sept heures du matin. J'attends, mon petit sac à dos entre les jambes, la venue de Bob en courses dans la ville. Le voici enfin, chargé d'une dizaine de sacs plastiques comme une Parisienne un jour de soldes. Son sac à dos n'est pas plus gros que le mien, c'est donc les mains prises et très encombrés que nous quittons l'hôtel. Ensemble, nous faisons l'inventaire de nos bagages : plusieurs kilos de fruits (goyaves et oranges), une natte neuve, du pain, deux boîtes de sardines, une marmite de fonte, des bougies, une pharmacie sommaire. Quant à l'eau, nous n'emportons que deux litres d « Eau vive » (l'eau minérale locale) mais un bidon de cinq litres et un flacon de « Sûr-Eau » (liquide à verser dans une eau douteuse pour l'assainir en une demie-heure) afin d'en faire au cours de la marche. Le problème est que le bidon a contenu du produit pour laver les sols, d'où l'arrière-goût de détergent qu'il communique à toute boisson ; malgré de fréquents rinçages, nous ne parviendrons pas à l'éliminer. Autre difficulté : dans certains villages reculés où nous nous rendons, la population utilise une eau de très mauvaise qualité croupie, de couleur jaune et d'odeur suspecte. Elle défie sans mal notre potion anti-bactérienne ! Il en résultera qu'à partir du deuxième jour, je m'abreuverai exclusivement de Coca-Cola. Car tel est le paradoxe : dans ces hameaux de pêcheurs où l'on ne trouve pas d'eau minérale en bouteille, le soda américain se vend par caisses entières, souvent moins cher qu'en ville moins d'un euro le litre, pour une boisson difficile à acheminer (camion, puis bateau, puis pirogue). Comment Coca-Cola fait-il son bénéfice ? 

Pour l'heure, je dispose encore d'eau minérale, que je bois sans retenue contre la chaleur. Nous avons rendez-vous à huit heures du matin avec un pêcheur censé nous conduire de l'autre côté de la baie de Diego à bord de sa pinasse. L'homme se présente avec deux heures de retard, pour nous annoncer que le prix convenu a triplé. Refusant de négocier une hausse si extravagante, nous cherchons un autre passeur dont les tarifs ne sont guère plus compétitifs. Il nous faut alors renoncer à la traversée par voie d'eau et louer, banalement, deux places à l'arrière d'un taxi collectif. C'est du temps perdu et de la marche ajoutée, car la piste s'arrête plusieurs kilomètres avant l'endroit où nous devions débarquer. Après deux heures de route cahotante, et la rencontre d'un douanier tenté d'abuser de mon absence de passeport (par sécurité, je l'ai laissé à l'hôtel et me suis muni d'une simple photocopie), nous voici à destination : en pleine brousse, sans aucun chemin ni personne alentour. Le taxi nous dépose avec nos monceaux de bagages et fait demi-tour. Péniblement, nous rejoignons à pied le prochain village. 

« Qu'est-ce que vous faites ici ? » demande une sorte de garde-champêtre surgi d'un fourré, et qui suit la piste de voleurs de zébus. Je ne sais que lui répondre. Libertalia, les pirates doivent être très éloignés des préoccupations locales. Toutefois Bob est connu des gens d'ici et nous obtient facilement un coin de case où passer la nuit. L'intérieur de cette cabane de bois couverte de tôle ondulée et montée sur pilotis, doit au talent de son propriétaire une riche décoration. Il s'agit de dessins au crayon noir, d'une inspiration variée : le blason de Diego Suarez y voisine avec des poèmes sentimentaux, un portrait de cow-boy (celui des cigarettes Marlboro) avec un croquis de mitraillette. Régalés d'un riz-crevettes servi par les habitants de ces fruits curieux, les « coun coun », dont la pulpe sucrée renferme de nombreuses graines, nous y passons une bonne nuit. La soirée nous avait procuré d'autres plaisirs, entre autres une baignade sur une plage sauvage bordée de mangrove, et la dégustation d'un rhum artisanal. J'avais insisté pour me rincer après le bain de mer, aussi les enfants m'avaient-ils conduit à la rivière proche et fourni un seau pour m'asperger derrière la maison. Boire et se doucher à satiété : un plaisir que seuls peuvent goûter ceux qui ont manqué d'eau ! Il me serait sensible avant longtemps. 

L'importance de nos bagages a rendu nécessaire l'embauche d'un porteur, un jeune homme du village qui connaît bien les sentiers souvent discrets de la brousse. C'est donc en compagnie de Luc que nous prenons le départ, au matin de la deuxième journée. La randonnée commence sous les vivats des habitants réquisitionnés pour aplanir le chemin près de leur village. Il fait très chaud et le chantier ne semble pas avancer bien vite : on voit plus de pelles posées à terre que remuant activement le gravier ! Nous-mêmes sommes partis d'un pas lent. Toutes les occasions sont bonnes pour prendre un moment de repos, assis et surtout à l'ombre : l'hommage qu'il faut rendre ici ou là aux ancêtres (un caillou à poser sur un tas, un peu de rhum à verser par terre), la découverte intrigante d'un foie puis des membres d'un zébu tué et dépecé en pleine nature. 

Midi amène une pause un peu plus longue. Sous un arbre qui loge un nid de grosses guêpes, nous allumons un foyer de fortune pour y faire griller des arachides fraîches (cacahuètes appelées ici « pistaches ») et la viande de zébu boucanée que des paysans viennent de nous vendre. Elle est savoureuse, malgré l'aspect peu engageant des chapelets de viande crue pendus comme du linge devant les maisons. Le déjeuner terminé, nous reprenons le chemin sous la pluie. L'horizon est barré de gros nuages noirs qui accourent de l'océan, toujours plus épais. Au crépuscule, un véritable déluge s'abat sur nous. Tous les chemins prennent tournure de ruisseaux et mes chaussures remplies d'eau gloussent à chaque pas. Après huit heures de marche, enfin, nous touchons notre destination : un village de pêcheurs au bout de la baie. Je suis éreinté, et nauséeux d'avoir bu d'un trait une bouteille de Coca-Cola, plutôt que l'eau nauséabonde puisée en chemin. 

Pourtant, il nous faut encore subir (que les villageois si hospitaliers me pardonnent !) de longues palabres avec les habitants : on ne saurait, en effet, demander le gîte et le couvert souvent offerts sans avoir discuté et servi le rhum aux hommes du village. Hélas ! Deux alcooliques ont flairé l'aubaine : ils nous suivent jusque dans la case où nous sommes logés pour réclamer à boire. Il faut les chasser un peu rudement. Cet incident, les chiens qui aboient à notre porte, les délires bavards de notre guide ivre lui-même, une douche prise sous le regard et dans le faisceau de la lampe d'un pêcheur (c'est ainsi, dans une intimité toute relative, que j'ai pris tous mes bains de brousse), tous ces menus inconforts me font passer une mauvaise nuit. 

Heureusement, le jeune homme qui nous héberge est passionnant : plongeur stagiaire, il me décrit en détail ses longues parties de chasse au fond de l'eau, les prises fabuleuses (jusqu à 60 kg de poisson par jour) qu'il réalise avec son tuba et son harpon. La côte nord-ouest de Madagascar est l'une des dernières au monde où les pêcheurs vivent et vivent plutôt grassement, leur salaire équivalant celui d'un enseignant de leur activité. Le record mondial de pêche de crevettes y a même été battu, l'année dernière. C'est assez pour convaincre les jeunes gens de la ville de choisir cette occupation, plutôt que le traditionnel élevage de zébus. Chaque semaine, le village où nous passons la nuit adresse de pleins ballots de poisson séché (ou braisé, pour être exact) à Diego Suarez, et ailleurs dans la grande île. Le « pauvre pêcheur » de l'imagerie populaire ne se rencontre pas ici. 

Notre troisième jour de marche commence dès l'aube : je tiens en effet à voir l'entrée de la baie, à quelques kilomètres du village, malgré les obstacles naturels (mangrove, forêt épineuse.) qui nous en séparent. Une décision est bientôt prise : celle de louer une pirogue pour remonter, de façon à avoir le point de vue de l'eau quand, marchant neuf heures durant, nous n'avons eu que celui de la terre. Hélas ! Les pêcheurs font une si belle saison qu'ils dédaignent la somme pourtant conséquente que nous leur offrons. Il nous faut reprendre le chemin jusqu'à une autre village où, cette fois, on nous promet une embarcation. Comme elle tarde à venir (et malgré le plaisir de paresser sur la plage, écoutant le chant du pêcheur qui façonne un pirogue après avoir taillé, dans le même bois, une guitare !), nous en trouvons une autre à emprunter. 

C'est le début d'une calme navigation au coucher du soleil, jusqu'au fond de la baie. Les pagaies des rameurs m'éclaboussent d'une eau tiède. Sous le bateau, je vois défiler en bandes claires le double sillon du corail, à deux mètres sous la surface quand la mer est basse. J'abandonne ma main au fil du courant tandis que mon regard scrute les collines alentour : et si j'apercevais les ruines d'un fortin pirate, un vieux canon rouillé pointé sur la passe ? Mais les seules curiosités du rivage sont de puissants baobabs où vont percher des oiseaux blancs.

Bientôt, nous quittons la baie pour un canal percé dans la mangrove. Il fait nuit noire quand nous posons le pied, non encore sur la terre ferme mais dans une boue de cauchemar où nous pataugeons, totalement aveugles, jusqu'au chemin. L'accueil au village est cordial. Riz et ragoût de viande nous sont offerts, ainsi qu'une case bien tenue mais surchauffée. Les cloisons de raphia sont bruissantes d'une vie intérieure. Je découvre avec stupeur qu'il s'agit de cafards longs comme le pouce qui patrouillent un peu partout. Impossible de m'étendre sans sentir aussitôt le fourmillement de leurs pattes sur le ventre ou dans le cou ! 

Cette nuit encore, et malgré une fatigue accablante, je ne trouverai pas le sommeil. 

A cinq heures du matin, il me faut en outre réveiller Bob et Luc qui ont sombré dans les vapeurs d'alcool et de marijuana. Le soleil se lève, déjà torride, sur notre caravane titubante. L'imperméable que je porte à même la peau (tous mes autres vêtements sont trempés soit de pluie, soit de transpiration) accroît terriblement la chaleur. Je cherche l'air et l'ombre, sans plus rien craindre des mimosas épineux qui m'écorchent au passage. Mes compagnons de marche ont la sagesse d'aller pieds nus : avec mes grosses chaussures, je ne fais qu'accumuler la boue qui les transforme en sabots et manque plusieurs fois de me faire tomber. Il faut pourtant nous hâter : le village que nous voulons atteindre, par-delà les collines, est à plus de deux heures de marche ! Le bruit court qu'un bateau doit en partir, aujourd'hui, avec une cargaison de poisson séché. Il se rend à Diego tout comme nous. En chemin, nous croisons une femme qui court l'attraper et promet de le retenir jusqu'à notre arrivée. C'était une précaution inutile : comme souvent à Madagascar, le bateau aura du retard et nous devrons attendre le début d'après-midi avant d'embarquer. 

Au terme d'une splendide traversée de la baie à contre-vent, nous accostons Diego. Je crois être enfin au bout de mes peines lorsque, hagard, brûlé de sueur et de soleil, avec mes chaussures boueuses qui laissent une traînée sale sur le carrelage du hall, je demande la clef de ma chambre à la réception de l'hôtel. Or, une dernière péripétie vient clore ces quatre journées plutôt mouvementées : des malfaiteurs ont dévalisé l'hôtel en mon absence ; les patrons attachés à des radiateurs ont été roués de coups ; on les a contraints à ouvrir le coffre où était rangée, parmi d'autres effets, ma ceinture multipoches contenant tous mes papiers (passeport, billets d'avion, carte bancaire, travellers-chèques.) et un peu d'argent liquide. Et moi qui pensais, en les confiant à la réception, les mettre en sûreté ! Pourtant, un miracle s'est produit : les malfrats ont pris l'argent et la ceinture qu'ils devaient trouver à leur goût, mais. laissé tout le reste ! Je suis quitte de cette mésaventure pour quelques billets, deux pellicules photos et une ceinture très commode. 

C'était le lundi de Pâques. Qui douterait, après cela, de la Providence ? Bravo, si vous avez eu l'endurance de lire ma prose jusqu'au bout. Vous ne devriez pas la subir de sitôt. Dès demain, en effet, je m'envole pour Maroansetra, un village en pleine nature près d'un fameux site pirate : à coup sûr, personne n'y utilise Internet ! A bientôt donc, sans rendez-vous précis. Mais n'est-ce pas aussi l aventure ? 

[suite]

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