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Olivier Bleys : Chronique de Madagascar (6) Maroansetra, le 01 mai 2003, Une fois n'est pas coutume, j'ai entamé cette chronique le lendemain seulement de mon dernier envoi. Non pas que je fusse pris d'une frénésie d'écriture, mais le climat d'aventure qui régnait depuis une semaine sur mon séjour malgache continuait de sévir : après mes tribulations hôtelières (dont le dénouement, en définitive, fut heureux : par miracle, l'assurance de l'hôtel m'a remboursé intégralement, et en moins de douze heures, la somme qu'on m'avait dérobée ! Quelle compagnie française peut en dire autant ?), j'ai été victime d'une panne d'avion, assez sévère pour nous faire retoucher terre cinq minutes seulement après le décollage ! En l'absence d'un mécanicien compétent à l'aéroport de Diego Suarez, il a fallu en rapatrier un de Tana, la capitale. Un moment, notre sort parut suspendu : pourrait-on effectuer la réparation et repartir le jour même ? Je ne l'espérais qu'à moitié car, de l'avis même du pilote, s'il décollait l'après-midi l'avion « n'aurait pas le temps » d'atteindre la petite ville de Maroansetra, ma destination ! Par chance (sic), la panne s'avéra sérieuse et l'employé d'Air Madagascar nous renvoya dans nos hôtels en nous demandant d'être à l'enregistrement le lendemain matin, avant 5 h 30. A l'aube donc, mon réveil sonna. Le taxi avec lequel j'avais arrangé la course, la veille au soir, n'étant pas au rendez-vous, j'en louai un autre qui n'hésita pas à déposer ses occupants pour me prendre. Il fallut pousser la 4L pour la faire démarrer mais au bout du compte, nous fûmes à temps devant l'aéroport... désert. Il était 5 h 20, l'enregistrement devait se terminer à 5 h 30, pourtant le gardien de nuit et moi arpentions seuls le bâtiment sans lumière ! Tout de même, vingt minutes plus tard, un employé de la compagnie se présenta avec les premiers passagers ensommeillés. C'était pour nous informer que la réparation de l'avion ayant échoué, une autre équipe technique avait été appelée. Sous nos yeux, l'horaire indiqué par le tableau d'affichage (quatre chiffres de métal pendus à des crochets) fut changé : 11 h remplaça 5 h 20 ! J'abrège le récit de nos tracas. Sachez seulement que l'avion décolla en fin de matinée, et rallia sans encombres Maroansetra. Le plus étonnant est la bonne humeur que conservèrent les passagers malgaches pendant ces deux jours. Beaucoup prenaient la chose avec le sourire, s'esclaffant même à l'annonce de nouveaux retards comme si ce contretemps avait apporté du piment, et presque une distraction à leur voyage ! Imaginez, en comparaison, la réaction de passagers français : retardés d'une journée, contraints de payer l'hôtel et plusieurs trajets de taxi sans espoir d'aucune indemnité ! Vraiment, nous avons beaucoup à apprendre des habitants de la Grande Ile ! Avant d'atteindre Maroansetra, l'avion survola une grande étendue de jungle sans trace d'occupation humaine : l'eau seule, teintée de terre, brisait l'unité verte de la forêt. Ensuite apparut le village, ses pistes boueuses tracées à angle droit, ses toits de même teinte s'alignant entre les arbres. L'impression du sol confirma l'impression du ciel : celle d'un mimétisme étroit, d'une parfaite fusion de Maroansetra à la nature. Le rejet des couleurs (pas une façade peinte) y était pour beaucoup ; mais aussi la pluie abondante, qui barbouillait tout de terre. Avec cinq mètres de précipitations par an ― cinq fois plus qu'à Paris ! ―, Maroansetra est la ville la plus arrosée de Madagascar. Les rues sont trouées de grandes flaques qui deviennent mares, avec le temps, et finissent naturellement par accueillir des canards. Vélos et piétons les contournent avec délicatesse, empruntant le chemin sec, souvent très étroit, qui les borde : ainsi des rues larges de plusieurs mètres se changent-elles en sentiers où l'on marche à la file, comme sur les nervures d un marécage. De la ville elle-même, il n'y a rien d'autre à dire. Elle reçoit peu de touristes et presque aucun en cette saison où la pluie est intense. J'occupe seul mon hôtel, dont le personnel assez nombreux ne travaille que pour moi ― mais rassurez-vous, il ne se tue pas à la tâche : hier, j'ai commandé une salade de fruits ; le garçon m'a apporté des fruits posés sur une assiette... et un couteau ! Le premier jour, j'ai cru aussi être le seul Blanc en ville, jusqu'à voir un autre visage pâle aux commandes d'une luxueuse Quad (moto à quatre roues). Cette rencontre fut un soulagement, tant il est vrai qu'une peau de couleur différente vous expose aux regards, et souvent aux railleries de la foule. Maroansetra compte quelques mendiants (dont certains lépreux) pour qui Blanc et argent font une rime riche. Soyons juste : le touriste est rarement harcelé ici. L'attitude qui prévaut envers le « vazha » est celle, bienveillante, réservée, timorée presque de l'élève envers son professeur (pardonnez-moi cette image, c'est la première qui me vient à l'esprit). J'en veux pour preuve le mot de « patron », aux consonances évidemment coloniales, qu'employait avec moi un villageois de la brousse ! Heureusement, cette déférence n'est plus de mise en ville, où les relations enfin s'équilibrent. Voici au moins un bienfait de la modernité : les codes (notamment d'honneur et de prestige) qui régissaient naguère les rapports entre communautés sont abolis. C'est, hélas ! pour leur substituer celui de l'argent, guère plus sain. Je vous l'ai dit, la pluie est continuelle à Maroansetra. A chaque grosse averse, le personnel de l'hôtel dispose toute une volée de bassines sous les fuites du toit, connues de longue date et jamais réparées. Ici, semble-t-il, on préfère s'adapter. L'antenne de télévision captant l'image mais très mal le son, par exemple, on s'est habitué à voir des émissions muettes ― y compris les concerts. La radio marche en fond, dont la musique se superpose avec plus ou moins de bonheur aux séries télévisées. Ne pouvant rien non plus à la pluie, les habitants ont appris à faire du vélo en tenant d'une main le guidon, de l'autre le parapluie. C'est du reste à « petite vitesse » (nom d'un marché de Diego Suarez), comme tout ce qui se fait au village. Je ne connais pas de point de vue plus paisible que celui de Maroansetra à la tombée du jour, vers cinq heures et demie de l'après-midi : les bicyclettes bien entretenues traçant leur sillon dans le sable humide, les marchandes des quatre saisons formant des pyramides de mandarines ou de « lychees chinois » (il diffère de celui que nous connaissons par sa barbe écarlate qui le fait ressembler à un oursin), les jeunes femmes habillées en premières communiantes (chapeau paille et robes à volants) marchant deux par deux en se donnant la main et partout, des toits qui gouttent de la dernière averse, ― comme des tuyaux de poêle ― qui les alimentent... Pas de doute : c'est à Maroansetra, plutôt qu'à Vichy ou à Luchon, qu'il faut ouvrir une maison de repos ! Qui pourrait faire ici une crise de nerfs ? Seule, peut-être, la mer impétueuse en cette saison dérange l'assoupissement général. Il faut marcher vingt minutes sous les cocotiers pour rejoindre la plage depuis le centre, et c'est comme aller au devant d'un monstre, d'une Tarasque rugissante. La baie d'Antongil dont Maroansetra occupe le fond n'a rien d'une baie abritée. Venteuse au contraire, battue lourdement par l'Océan Indien, elle ne doit l'intérêt des pirates qu'à son orientation favorable ― sur l'axe de la Réunion, l'île Bourbon de l'époque ― et à la petite île vallonnée qui se détache du rivage. C'est en effet sur Nosy Mangabe, à trente minutes en bateau du village (seulement dix minutes, avec un hors-bord), que le pirate anglais John Avery et d'autres forbans du XVIIIe siècle avaient pris leur retraite après la capture d'un riche bateau moghol. Plusieurs expéditions étrangères tentèrent de les en déloger, sans succès. Il faut dire que l'île et la baie étaient puissamment défendues : des fortins en gardaient l'entrée, qui tiraient à vue. Aujourd'hui, Maroansetra a perdu tout souvenir de son passé pirate. J'ai intrigué les responsables de l'ANGAP (Association Nationale de Gestion des Aires Protégées), le bureau des guides local, en mentionnant le nom du pirate John Avery ― ils n'en connaissaient rien ! Quant à l'île de Nosy Mangabe, elle est revenue à l'état sauvage ; elle n'a plus que deux habitants, les gardiens du campement qui sert de base aux excursions (bien que pères de famille, ces malheureux n'ont droit qu'à quatre jours de permission par mois, les seuls où ils peuvent se rendre à terre !) et accueille à peine plus de visiteurs : des randonneurs dans mon genre mais aussi une équipe de télévision japonaise venue filmer les lémuriens, des spécialistes des reptiles passant deux mois en brousse et quelques olibrius ― les guides de l'ANGAP se rappellent un certain Bruno qui se disait tantôt archéologue, tantôt photographe ou botaniste et qui découvrit par hasard, au centre de l'île, des tombes étrangères (peut-être celles des pirates !) ! Il faut dire que ce gros rocher de six kilomètres de long, couvert de forêt pluviale, a gardé bien des mystères. On ignore, par exemple, les circonstances précises dans lesquelles ont été gravés les messages qu'on peut lire sur les pierres d'une petite plage, à la pointe ouest de l'île : rédigés en hollandais, datés de 1620 à 1661, ils seraient l'oeuvre de marins échoués ici après un naufrage. Quel historien l'affirme ? Aucun. C'est une simple touriste des Pays-Bas qui, l'année dernière, s'est prise au jeu de déchiffrer ces inscriptions ! Pas de fouilles entreprises pour rechercher une éventuelle épave, sur le haut-fonds proche ; pas davantage de prospection dans les archives de la marine néerlandaise, qui gardent sans doute trace des noms de navires et de capitaines éternisés dans la roche ! Si l'un ou l'une d'entre vous se sent une âme d enquêteur... L'énigme de la plage des Hollandais a l'avantage d'être formulée. Mais il est certain que Nosy Mangabe en pose bien d'autres, pour la plupart ignorées. Je ne vous le cacherai pas, c'est ce climat de mystère qui a éveillé mon intérêt et m'a convaincu d'y séjourner. A Maroansetra, les excursions n'ont rien de tours organisés. Si la présence d'un guide est obligatoire (Nosy Mangabe est classée « réserve spéciale » et à ce titre, jouit d'une protection rapprochée de l'ANGAP), elle ne vous dispense pas des menus préparatifs du voyage : charge à vous, donc, de louer une tente, de négocier le prix du transfert en bateau (il absorbe plus de la moitié du budget), d'acheter votre ticket d'entrée dans le parc et même, en compagnie du guide, de faire vos commissions au marché du village ! Cette dernière tâche, heureusement, n'a rien d'une corvée. Il faut commencer par se munir d'un panier tressé à la main (2 FF) que vous utiliserez comme cabas et remplirez peu à peu de riz (quatre gobelets), de sel, de mandarines, de concentré de tomates, de savon (en barre à débiter), de pommes de terre, de carottes, de pain, de piles électriques... Une bonne occasion d'apprendre le prix de chaque article afin, la prochaine fois, d'être autonome. En revanche, rien à craindre du « supplément touriste » qui sévit dans les villes. Ici, on fait le même prix au Malgache et à l'étranger, d'où des additions dérisoires : 50 centimes le kilo de bananes ! Cette pratique doit autant à l'honnêteté foncière des habitants qu'à leur gentillesse. Maroansetra fait partie de ces édens d'un autre âge où la femme de chambre, connaissant votre goût pour les fruits, vous en apporte une assiette pleine (présent très périssable, dans mon cas, car une souris espiègle avec laquelle je partage mon bungalow les dévore en mon absence !) et où le guichetier de la poste vient à votre aide pour coller les timbres des nombreuses cartes postales. Mais revenons à Nosy Mangabe. C'est une sensation indescriptible que d'accoster au petit jour la plage de gravier rouge d'une île déserte, dont les frondaisons bruissantes vous entourent de toutes parts. Le bateau aussitôt s'éloigne, après avoir convenu du jour et de l'heure où il viendra vous reprendre. Vous entrez sous le couvert des arbres et découvrez là, à deux pas du rivage, un camp comme Robinson a dû en dresser dans sa solitude. Assis sur la terrasse du baraquement, un des deux gardiens tourne le bouton d'un poste radio en essayant de capter le signal faible et parasité ― sans grand résultat, malgré le renfort d'une antenne perchée à quinze mètres de hauteur, au bout d'un mât jumelé à un arbre, qu'il a raccordée à celle du petit transistor. Que fait l'autre gardien ? Il tient son registre, peut-être, à la lueur d'une ampoule qu'alimente une batterie de camion poussée dans une brouette ; ou bien, il revient de la douche ― entendez : de la cascade toute proche, où je prendrai bien vite mes habitudes car elle est claire (pas comme l'eau du robinet, en ville, couleur de boue et odeur de fer !), propre et... presque tiède. N allez pas vous figurer une installation trop rudimentaire. Bien organisés, les employés de l'ANGAP doivent à une probable générosité internationale un équipement suffisant : imperméable, jumelles, tente, canoës (...) mais surtout un savoir encyclopédique sur les plantes et les animaux (dont ils possèdent jusqu'aux noms latins) qui en font de véritables professionnels de la jungle. L'ANGAP fournit donc un service de qualité aux visiteurs de ses réserves. Plus difficile est son autre mission, qui est d'assurer la protection des milliers d'hectares du parc contre les déprédations humaines. Malgré les indemnités offertes ― généreuses, paraît-il ―, les paysans n'acceptent pas toujours d'abandonner leurs exploitations au coeur de la forêt pour s'installer en ville ; non plus, de renoncer à la coupe de bois ou à la chasse traditionnelle, désormais prohibées. De vifs débats opposent actuellement la direction du parc à certains villages qui voudraient exploiter les ressources de ce dernier en bois d'ébène (bois précieux à l'écorce sombre, c'est le seul qui se vende au poids plutôt qu'au mètre). Au cours d'une de nos promenades, nous entendrons des coups de hache dans la forêt en contrebas : mon guide se mettra aussitôt à lancer de grosses pierres sur le bûcheron qui prendra la fuite (il risquait une amende de 300 à 500 FF). Toutefois, un zeste de braconnage peut être utile, dans certains cas. C'est ainsi que l'ANGAP envisage d'autoriser la chasse au sanglier sur l'île car la population de ces animaux, trop importante, cause des dégâts sévères à la flore (le sanglier se nourrit de racines qu'il déterre en fougeant le sol avec ses défenses ; sa présence répand une odeur musquée dans le sous-bois). Avouons-le toutefois, ces points de gestion sylvicole restent assez opaques pour le randonneur parti en excursion sur Nosy Mangabe. Ce qu'il cherche, ce sont des animaux jamais vus dans son pays. Par exemple, ce gecko « leaf-tailed » (à queue feuillue) dont l'extrémité de la queue imite à s'y méprendre une feuille en voie de putréfaction. Le jour, ce gros lézard reste immobile sur une branche à laquelle adhère son ventre blanc et plat, pareil à une longue ventouse ; c'est seulement la nuit qu'il réagit, par des bonds spectaculaires, aux flashes des appareils photos. Présentons encore ce verre de terre géant (30 cm de long et jusqu à 5 cm de section, soit les dimensions d'un grand saucisson) qui produit au passage des marcheurs un bruit extraordinaire, entre le « glouglou » d'une bouteille et le grognement d'un estomac dérangé ! C'est encore ici que j'ai appris l'existence de crabes musiciens, jouant chaque nuit un récital de sons flûtés, très purs, comme sortis d'un orgue à petits tuyaux. Auprès de telles curiosités, la femelle caméléon creusant un trou au beau milieu du chemin pour y pondre, l'oiseau de paradis à queue blanche et au chant bavard, les termitières chues des arbres tels de gros gâteaux brûlés sont presque ordinaires. Mais le guide connaît assez d'histoires sur chaque espèce pour vous la rendre intéressante. Je garde un bon souvenir de cet arbre « à tout faire » dont l'écorce sert à tresser des cordes, les feuilles à combattre la diarrhée et les fruits ont des vertus saponifiantes (ils furent très utiles lors de la pénurie de savon survenue à Madagascar en 1986). Savez-vous aussi ce qu'est le martin-chercheur ? Un cousin de notre martin-pêcheur, mais rouge au lieu de bleu, et hochant la queue au lieu de la tête ― le bec du pêcheur est d'ailleurs employé comme « gri-gri » pour séduire les femmes, dont on espère qu'à la façon de l'oiseau, elles hocheront positivement la tête quand l'homme leur fera ses avances ! Ah ! La magie traditionnelle ! Que ne lui demande-t-on pas ? Sans illusion, du reste ― car, selon un proverbe malgache, le guérisseur est comme l'anus du poulet : tantôt il fait le bien (l'oeuf), tantôt le mal (la crotte) ! Ces notes vous donnent un aperçu de ma conversation ambulante avec le guide. Mais rassurez-vous : de temps à autre, nous abordions des sujets plus sérieux ! (...) Mais déjà la nuit tombe. Notre dîner pris ― du riz donc, cuit sur un feu de bois avec de petits légumes -, nous allumons nos torches pour une autre marche. Elle a pour objectif de surprendre le plus étrange des lémuriens, aux moeurs strictement nocturnes : le aye-aye. Ses doigts en pattes d'araignée, ses yeux rouges et ses oreilles démesurées lui donnent un faciès de cauchemar. Hélas ! Nous ne le verrons pas cette fois-là, en dépit d'une approche plutôt volontaire (ruisseaux remontés à contre-courant, affûts prolongés dans le noir...). Les seuls animaux que nous rencontrerons seront des geckos ― les mêmes que dans la journée ―, des grenouilles et plusieurs boas à la présence desquels mon guide réagit comme à celle de verres de terre. Il faut dire qu'il a été mordu plusieurs fois lorsqu'il accompagnait des spécialistes des reptiles et n'a jamais été malade. L'aperçu d'un dauphin bondissant dans la baie ― que fréquentent aussi, en saison, les baleines à bosse ― conclut cette séance d'observation plutôt morose. Si rude soit le plancher sur lequel je m'étends, il est édredon de plumes pour mes membres fatigués. Dans ce genre d'aventure, s'endormir est un régal et s'éveiller un tourment ― tourment prolongé par divers petits inconforts (ainsi, le choix déplaisant entre la chaussette sale et la chaussette trempée !). Par chance, mon guide a le pas très lent et s'arrête pour parler. Ce trait qui m'irritait hier, aujourd'hui me convient. A un rythme plus vif, ses précieuses leçons sur les plantes du parcours m'auraient échappé : la jacinthe d'eau, terreur des rivières qu'elle sature, ratissée de temps à autre et servie aux cochons ; le gingembre sauvage dont les feuilles, roulées en cornets, procurent des verres et des assiettes lors de certaines cérémonies ; l'arbre au tronc terreux dans lequel sont taillées les pirogues ; cet autre qui paraît incendié à cause de sa résine noire ; le palissandre dont un beau spécimen, abattu en travers du chemin, a été fendu à la hache par les gardiens et laissé là à pourrir (bien des ébénistes français en feraient une jaunisse !)... En revanche, je n'ai plus guère d'attention aux tombeaux malgaches, en bois pour les anciens, en ciment moulé pour les neufs, que mon guide me désigne sur le chemin du retour. Marcher dans la jungle ― et plus encore, si le relief est prononcé ― demande un tel effort qu'on ne peut plus penser. La résolution que j'avais d'enquêter sur les pirates s'est évanouie, vaincue par la fatigue. Mes rêves se formulent désormais dans une bouteille d'eau fraîche ou des vêtements secs, passés après une bonne douche ― rien d'autre ! Mais n'est-ce pas aussi ce que pouvaient désirer les premiers forbans installés sur l'île ? L'épuisement me les rend plus proches, ces hommes d'un autre siècle qui étaient, à n'en pas douter, des actifs aux idées simples et aux appétits ardents ! Ma prochaine étape à Madagascar sera la dernière. Une autre île visitée par les pirates, lesquels, cette fois, ont eu la courtoisie d'y laisser... un cimetière et des tombes ! A très bientôt, au fil de cette croisière d encre, ERRATUM : renseignements pris, deux erreurs se sont glissées dans mon précédent message, que je rectifie donc. 1 / ce n'est pas un cancrelat mais un mille-pattes qui se forme en boule quand on le touche ; 2 / les dépouilles de crabes intactes qu'on trouve dans la baie de Sakalava ne sont pas des corps vidés de leur substance après la mort de l'animal mais le produit d'une mue totale et spectaculaire (elle inclue même les pinces !). Ceci pour mémoire car, je n'en doute pas, vous aviez corrigé de vous-même ! ;-) PS : demain, le 2 mai, c'est mon anniversaire (l'âge du Christ). Ayez une pensée pour moi ! [suite] © 2003 Les oeuvres
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