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Olivier Bleys : Chronique de Madagascar (7)

Tananarive, le 17 mai 2003,

Mon dernier jour à Maroantsetra fut marqué par le retour du beau temps : deux semaines de pluie ininterrompue débouchaient sur un ciel pur, que j'espérais apprivoiser en allant vers le sud. Mais à l'aéroport de Tamatave, où je fis étape, un retraité de la Marine Nationale française m'ôta tout espoir de revoir le soleil. Lui-même n'avait pu quitter la baie d'Antongil à bord de son voilier, tant la mer était mauvaise. C'était une sévère dépression tropicale, très inhabituelle en cette saison et à cette latitude (" la faute au changement climatique ! " trancha l'ancien marin) qui s'acharnait sur la côte Est. A vrai dire, elle me poursuivait : la pluie torrentielle rencontrée lors de mon excursion au nord de Diego, le temps chagrin subi à Maroantsetra et celui guère meilleur qui s'annonçait sur l'île Sainte-Marie (en définitive, il fit assez beau), étaient de son fait. J'espérais que la tempête ne dégénérerait pas en cyclone, comme le craignait la station météo de la Réunion ! 

Pour se rendre à Sainte-Marie, on peut choisir le bateau (risqué, surtout en cette saison : un boutre a encore chaviré avant-hier) ou l'avion. J'ai opté pour les airs (mon cinquième vol intérieur, depuis le départ de la capitale) et pris place à bord d'un petit " Twin otter " à hélice, d'une capacité de 19 passagers. On est au coude à coude dans l'habitacle exigu, que rien ne sépare du poste de pilotage. C'est donc en se tournant vers nous que le pilote nous souhaite un bon voyage. Nous le remercions dans un bel ensemble : qui voudrait froisser l'homme dont dépend sa vie ? Pas de copilote pour l'assister, bien sûr, ni d'hôtesse qui occuperait inutilement un siège... Si notre aviateur était pris d'un malaise, nous remplirions de suite la colonne des faits divers. Par chance le vol fut sans incident. Pendant l'atterrissage (négocié entièrement aux commandes, avec des " han ! " d'effort comme si le pilote avait bandé ses muscles contre le vent), nous jouissons du meilleur point de vue sur l'île au coucher du soleil. 

Longue (55 km) et étroite (5 km au plus large), Sainte-Marie n'est qu'une grande cocoteraie bordée de sable blanc. D'autres arguments de nature maritime (le vent porte facilement à l'île de la Réunion, connue autrefois sous le nom d'île Bourbon), expliquent la faveur dont elle a joui auprès des forbans. Pour une fois, il en reste des traces : dans le cimetière dit des pirates (en réalité, plutôt un cimetière marin : les épitaphes encore lisibles font souvenir de capitaines et de matelots), une tombe du XVIIIe siècle porte gravée une tête de mort hilare, affublée de la traditionnelle croix de tibias. Reconnaissons-le : cette stèle noircie par le temps est d'un certain effet à l'ombre des " arbres du voyageur " (un palmier se déployant en éventail, emblème de Madagascar) qui couvrent la colline. 

Mais les pirates étaient avant tout des marins. C'est donc au fond de la mer que reposent les plus riches témoignages de leur présence à Sainte-Marie. Voici quelques années, une mission du National Geographic dotée de gros moyens est venue sur l'île. Son objet ? Retrouver l'épave du bateau de William Kid, un pirate anglais d'origine américaine (déjà évoqué dans ma chronique précédente, puisqu'il avait combattu John Avery en baie d Antongil). Maximo, que j'ai rencontré, faisait partie des plongeurs locaux engagés pendant les fouilles. D'après son témoignage, la mission fut un demi-échec : des photos satellites permirent certes de situer l'épave, dont on dégagea les membrures enfouies dans la vase, mais elle était vide ; le trésor escompté ne s'y trouvait pas. Cela n'empêcha pas les Américains de produire trois heures d'un documentaire qui s'achevait sur la découverte (mensongère) de pièces d'or en quantité en réalité, des images d'archives ! Honte au National Geographic ! Au demeurant, l'expédition devait subir la malédiction des pirates : en effet le chef des plongeurs succomba pendant son séjour, d'une crise de paludisme prétendent certains, d'empoisonnement par les Saint-Mariens affirment d'autres. Ce pauvre homme logeait dans mon hôtel et ne survécut pas à la longue attente des secours (il passa de vie à trépas alors que l'avion censé le rapatrier était annoncé, et qu'afin de permettre son atterrissage en pleine nuit, des voitures aux phares allumés s'étaient alignées le long de la piste). Des histoires de cette eau, l'île n'en manque pas. Maximo m'a assuré connaître une vieille femme qui a hérité d'un lingot d'or scié par le milieu et de plusieurs bagues anciennes serties d'émeraudes un legs pirate, de toute évidence. On parle aussi d'un cercueil en argent massif enterré dans le cimetière communal (distinct du cimetière touristique mentionné plus haut). Une croix nouée de lianes et un grand banian (le seul de l'île) en marqueraient l'emplacement. Tout le monde serait au courant mais personne n'oserait creuser, par superstition. 

On s'en doute, tant de richesses réelles ou fictives suscitent la convoitise. Nombre de plongeurs saint-mariens songent à se reconvertir dans la chasse aux trésors, plus risquée mais plus lucrative que l'accompagnement des touristes. Moyennant l'acquisition d'un sonar (autour de 35 000 euros pour le modèle de base capable d'analyser le fond par bandes de 100 mètres), et à condition d'exploiter utilement les indices déjà recueillis, un aventurier peut espérer faire fortune à Sainte-Marie : le responsable de la mission du National Geographic ne s'est-il pas enrichi de la sorte, après la découverte d'un fabuleux butin pirate estimé à 40 millions de dollars ? Si Maximo et ses collègues n'ont pas franchi le pas, c'est peut-être en raison des légendes terrifiantes qu'ont inspirées les forbans. L'hôtelier qui me loge prétend avoir vu, lors de certaines cérémonies, des Malgaches costumés en pirates et agissant comme eux, avec leurs gestes et leur parler ; la ressemblance serait frappante : il s'agirait de Saints-Mariens possédés par l'esprit de gentilshommes de fortune ! De quoi donner le frisson, n'est-ce pas ? Je n'ai pas poussé mon enquête jusqu'à assister à l'un de ces rituels. 

Il est vrai que l'île, même en plein jour, fouette l'imagination. Les ragots de politique locale n'ont rien à envier, pour la couleur et le pittoresque, aux rumeurs sur des trésors enfouis ! Savez-vous par exemple pourquoi le sud de l'île, où sont concentrés les hôtels et la population, doit se contenter d'une piste en terre quand le nord, désert, bénéficie d'une route goudronnée ? Parce que la maîtresse de l'ancien président habitait le nord, et craignait la poussière ! Ou encore pourquoi, lors des coupures d'électricité, les hôtels sont alimentés le jour, quand ils n'ont pas l'usage du courant, et la campagne, seulement la nuit ? Parce que les officiels, résidant à la campagne, veulent pouvoir regarder la télévision ! 

L'incompétence et la gabegie semblent ici monnaie courante. Tant de témoignages m'en ont été donnés, et l'on m'a rapporté de si nombreux récits des vexations subies par les résidents étrangers, qu'on s'interroge sur leur volonté de rester. Que n'ont-ils déjà plié bagage ? C'est-à-dire, puisque la plupart des hôtels et des sociétés leur appartiennent, abandonné Sainte-Marie à son probable déclin ? Seule, semble-t-il, l'exceptionnelle qualité de vie retient les vazhas sur cette île où rien ne marche (Internet non plus : des coupures de ligne m'ont contraint à poster ce message de Tananarive). 

De toutes mes étapes à Madagascar, Sainte-Marie est sans conteste la plus voluptueuse. Cette île est un bijou que je vous invite à découvrir lors d'un prochain voyage. Pour commencer, il y a peu d'endroits au monde où l'on puisse observer des baleines à bosse mettant bas (en saison, hélas, de juillet à septembre : j'ai dû me contenter de photographies ou de sculptures en bois que fait un pêcheur). Les cétacés choisiraient ces eaux peu profondes de préférence à la pleine mer, dangereuse pour leurs petits. Récemment, Nicolas Hulot est venu filmer les grands mammifères bondissant au-dessus des eaux bleues de l'Océan Indien ; il n'a pu, toutefois, enregistrer les chants qu'à cette occasion, les enfants entonnent depuis la plage (chants qui paraît-il, prolongent les sauts des baleines). 

C'est une musique toute différente qu'entendent les clients des trois discothèques de l'île, et c'est aussi une autre danse qu'elle leur inspire : le " soukous ", importé d'Afrique, est ici à l'honneur. " Soukous correct exigé " précise un écriteau tant, il est vrai, ses figures imitant l'acte sexuel peuvent choquer un public non averti. Encore faut-il trouver un ou une partenaire ! Pas si facile, en basse saison... J'ai été longtemps le seul client de mon hôtel, bien embarrassé des sept employés qui ne travaillaient que pour moi. Mon choix s'est porté, cette fois, sur un établissement de catégorie supérieure : petit plaisir que je m'accorde en fin de voyage, d'ailleurs très raisonnable ; quand les touristes se font rares, on peut dicter ses conditions. Il n'empêche : même à petit prix, le confort se savoure ! Figurez-vous une vaste chambre meublée de bois précieux, un salon attenant dont la porte à deux battants ouvre sur la mer. Je n'ai qu'à enjamber la fenêtre pour trouver mon hamac et une terrasse ombragée. Après chaque bain de mer (fréquents : dix pas me séparent de la plage), une douche chaude m'attend je n'en avais pas pris depuis six semaines ! Vous complèterez sans peine : petits déjeuners plantureux (mais déjeuners frugaux pris dans la rue : souvent un beignet de fruit de l'arbre à pain et une part de flanc au coco), service de blanchisserie, excellents " rhums arrangés " (dans lesquels on a mis à tremper citron, cannelle, vanille, café ou gingembre), livres et jeux à discrétion, mais surtout un ponton privé celui de l'hôtel voisin qui s'avance de 200 mètres dans la mer, presque au bout du lagon ; je l'emprunte tous les après-midis, ma serviette sous le bras, et dresse pour moi seul une chaise longue face à la mer... 

Ma chambre, décorée avec goût, mériterait l'hommage d'une revue de style. Je ne lui reproche qu'un recours abondant, et un peu facile, au folklore marin. Cendriers en coquillage et porte-serviettes pisciformes étaient-ils inévitables ? C'est la seule dissonance dans cet ensemble harmonieux. 

Au demeurant, il faut saluer la qualité exceptionnelle du parc hôtelier sur l'île Sainte-Marie. Tous les établissements, ou presque, occupent des sites splendides. Il en est un que j'affectionne particulièrement : c'est celui de l'hôtel... Libertalia ! Je ne m'attendais certes pas à trouver un hôtel portant ce nom si loin de Diego ! Il a semble-t-il été emprunté à un voilier que le patron venait d'acquérir. Curieuse coïncidence ! Mais cet hôtel n'est pas le seul indice que Libertalia me poursuit (comme, à Diego, elle semblait me fuir : ainsi, les photos que j'avais prises de l'enseigne du bar " Libertalia " avant qu'elle fût repeinte, ces photos ont disparu ; pour une raison mystérieuse, les voleurs ont emporté deux pellicules avec l'argent liquide !) : à Sainte-Marie, j'ai fait la connaissance du propriétaire des salles de spectacles " Le Batofar " et " La guinguette pirate " (sic), bien connues des Parisiens. Or, ce monsieur s'est porté acquéreur du cinéma " Ciné-Alternatives ", situé près de la place de la République, qu'il souhaite convertir en espace de diffusion pour les nouvelles images (graphisme web, vidéo art, images de synthèse...). Devinez quel nom il pense lui attribuer ? Libertalia ! Nos conversations l'ont persuadé de l'intérêt du mythe. Voilà la conclusion rêvée pour mes sept semaines de voyage, et l'enquête à rebondissements sur Libertalia : à cinq minutes de métro de mon domicile parisien, un espace portera ce nom ! Mieux encore : le propriétaire des lieux compte m'associer à son projet ; j'aurai ma part dans le nouveau Libertalia ! La carrière de ce mythe est décidément des plus inattendues... 

Mes derniers jours à Sainte-Marie sont les seuls où je n'ai pas écrit une seule ligne. C'est qu'ils m'ont procuré la compagnie divertissante de voyageurs de passage, ou parfois d'expatriés résidant à Tana dont Sainte-Marie est la destination certains week-ends. Lundi, par exemple, j'ai accompagné sur l'île aux Nattes, jouxtant Sainte-Marie, des Français venus de la capitale par avion privé : le jeune directeur d'une compagnie aérienne locale, un adolescent barman à Mégève et deux jolies blondes étendues à l'avant du bateau pour cultiver leur bronzage. Une société très " select ", comme vous voyez, dont j'ai partagé trois jours durant le quotidien indolent plongée, baignades dans le lagon, dîner de mérou (un beau spécimen de 12 kg poids du poisson vidé vendu à l'hôtelier par un pêcheur) et fêtes improvisées (ainsi, quand le directeur de la compagnie aérienne fit à son amie la surprise d'un festin foie gras, langoustes, champagne et vins fins livrés par avion et servis en pleine nature !). Ma silhouette en aurait sans doute pâti si, préventivement, je n'avais limité à deux par jour le nombre de mes repas et ne m'étais astreint à faire du sport. Le plus gros effort de ce séjour (une randonnée cycliste de 68 km autour de l'île, sur des pistes difficiles), m'a confirmé un regain de forme. De toute évidence, la vie heureuse qu'on mène à Sainte-Marie agit favorablement sur moi : je ne me suis jamais senti en meilleure santé ni d'humeur plus souriante qu'ici ! C'est au point d'envisager l'expatriation ! 

Telle est, à mes yeux, la plus belle vertu des voyages : nous donner à saisir la variété étourdissante des choix offerts, l'étendue infinie des possibles. Il ne dépend que de nous de briser la routine anémiante pour vivre à plein or, des lieux comme Sainte-Marie se prêtent idéalement à un nouveau départ. En somme, les pirates étaient bien inspirés d'aimer la liberté. Soyez libres ! Cherchez l'horizon neuf ! Peut-être Libertalia n'a-t-elle pas existé en réalité ? Cela ne la rend que plus souhaitable, plus urgente à fonder en esprit... 

Je reprendrai demain l'avion pour la France, ce pays qui défile pour ses retraites. Voici deux siècles, les Révolutionnaires marchaient eux pour la liberté. Quel contraste ! Il est temps vraiment d'entendre battre en nous le coeur pirate ! De bonnes pensées à tous, qui m'avez lu fidèlement au cours de ces deux mois ! 

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