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Olivier Bleys : Voyage en Asie du sud-est (10) Saigon (Hoh Chi Minh Ville, mais personne n'emploie le nom officiel), Vietnam, le 8 mars 2002, Ecrire sur le Cambodge depuis le Vietnam confine à l'acte d'espionnage : voilà ce que nous a appris le passage malaisé de la frontière entre ces deux pays, qui ne s'apprécient guère Nous n'avions jamais rencontré d'agent consulaire si malappris, cognant la tablette de marbre de son guichet pour avoir nos passeports, ni de médecin si expéditif (la visite médicale d'entrée au Cambodge, obligatoire et payante, consiste à se tenir debout, un court instant, devant ladite autorité médicale : il juge votre état de santé d'un seul coup d'œil et tamponne votre passeport selon : admis ou refusé ; ceux qui payent sont couramment admis). Evitez donc d'évoquer votre séjour projeté au Vietnam devant un(e) Cambodgien(ne), et réciproquement… Nous avons eu la sottise de le faire lors d'une visite du musée national de Phnom Penh et notre guide a pris la mouche : pourquoi comptions-nous séjourner dix-huit jours au Vietnam, pour seulement onze au Cambodge ? Ce second pays avait-il moins d'intérêt à nos yeux ? Plaçions-nous Angkor derrière la baie d'Along ? Etc., etc.… Un sujet qui fâche, donc ! Pour apaiser l'ego national (dont nous autres Français ne sommes pas chiches) , rien ne vaut la lecture d'un livre d'histoire. Rares sont les pays qui n'ont pas engendré, à un moment quelconque de leur passé, une grande civilisation, un grand peuple ou un grand homme ; à tous ou presque, le sceptre du monde a été confié pendant quelques décennies ou quelques siècles. L'Italie a régné sous l'Antiquité, la France s'est épanouie au Grand Siècle… quant au Cambodge, c'est au cours de notre Moyen-Age (du 9e au 15e siècle) que ses rayons ont porté le plus loin. L'Empire Khmer dont il occupait le centre couvrait alors un immense territoire, absorbant complètement les actuels Laos, Thaïlande et une grande partie du Vietnam. A sa tête, une lignée de dieux-rois aux noms imprononçables, qui vouaient un culte de pierre (c'est Angkor) et de bois (il n'en reste guère) conjointement à Bouddha et aux divinités hindoues. Nous pesons nos mots : Angkor est l'une des plus belles étapes de notre voyage. Je (Olivier) n'ai ressenti ni face aux Pyramides d'Egypte, ni devant aucun monument bâti de main d'homme, l'émotion que m'a procurée cette cité envahie par la jungle. On s'acquitte volontiers du billet coûteux, et l'on consent encore à louer le " tuk-tuk " (moto avec remorque) exigé, afin d'approcher cette merveille. Le site, par bonheur, est assez vaste - 110 km 2 - pour absorber les centaines de touristes qui s'y pressent chaque jour. S'égarer, rencontrer par hasard un temple abandonné aux prises avec des branches géantes, demeure donc possible. Mais le sera-t-il encore dans quelques années, quand sera achevée la " cité hôtelière d'Angkor " actuellement en construction sur le site même, et dont la voie d'accès a la largeur d'une autoroute ? Rien ne l'assure… Nous nous sentons bien humbles pour écrire sur Angkor, quand des plumes illustres- au premier rang desquelles celle d'André Malraux - l'ont fait avant nous. Nous avons parcouru ces ruines en enfants, avec pour tout bagage le dossier, épais d'une quinzaine de pages, de notre guide Lonely Planet. C'est donc un peu honteux que nous confessons avoir préféré aux sites les plus renommés (Angkor Vat et la cité d'Angkor Thom) d'autres secondaires, sinon périphériques : il s'agit d'une tour dressée au sommet d'une colline, appuyée sur trois énormes fromagers comme sur des béquilles ; d'un sanctuaire si mal en point, malgré les accortes " apsaras " ( danseuses sacrées) qui couvrent ses murs, que des renforts de métal viennent partout au secours de la pierre émiettée ; enfin du temple Pro Thom, très visité celui-ci, abandonné intentionnellement à la nature pour mémoire du travail splendide et pathétique qu'elle avait accompli ici - en envahissant tout. Quel constat saisissant : une tige insinuée entre deux blocs de pierre, gagnant lentement en épaisseur, parvient un jour à soulever ces blocs, puis à les faire basculer, puis à prendre leur place ! Une simple tige qu'au début, il suffisait de deux doigts pour rompre ! (remarquez qu'aujourd'hui, c'est toujours en tongues et avec des haches émoussées que les Cambodgiens débarrassent les temples des végétaux envahisseurs !). Il est douteux, malgré les efforts de restauration, qu'il reste rien de la cité khmère dans un millier d'années. Pour passer les siècles, il faut la forme puissante d'une pyramide, l'idée simple d'une grande muraille - tout le reste, même un mur épais de sept mètres, est balayé, ruiné, réduit en poudre. Que dire alors de nos pauvres édifices en béton armé, dont certains (voir l'Opéra Bastille, à Paris) s'écaillent dès leur construction ? En visitant Angkor, nous avons compris que nous appartenons à un siècle sans mémoire. Mais la nôtre, humaine, si fugitive qu'elle soit, gardera longtemps l'empreinte de la cité khmère… Depuis Angkor, première expérience réellement touristique de notre voyage, nous avons trouvé le chemin des agences et ne voyageons - presque - plus qu'en bus climatisé. Nous n'en sommes pas très fiers… Mais dix semaines de baroud nous ont appris l'intérêt d'alterner pensions à deux sous et palaces, dînettes de marché et lippées gastronomiques ! D'autre part, le sens populaire du mot " vacances " (= espace d'oisiveté) nous apparaît mieux... [précédente] [suivante] © 2003 Les oeuvres
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