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Olivier Bleys : Voyage en Asie du sud-est (12) Hong Kong, Chine, le 24 mars 2002, Cette chronique de voyage va prendre fin, quand le voyage se termine. Un vol turbulent, à trous d'air (les hôtesses chahutées devaient s'asseoir pour ne pas perdre l'équilibre ; quant aux buveurs de vin, dont votre serviteur, ils en tiraient prétexte pour avaler d'un trait le chaleureux breuvage !) nous a portés ce matin de Hanoi (Vietnam) à Hong Kong (Chine), nous ramenant ainsi sur la terre dont nous avions décollé voici trois mois. La baie est brumeuse comme l'année dernière, les fauteuils du " Pacific Café " tout aussi confortables (mais les serveurs, aux aguets, ont réveillé Laetitia qui s'y assoupissait sans consommer) ; bref, rien n'a changé sauf nous-mêmes. Car c'est un fait : quatre-vingt dix jours de voyage, huit frontières franchies, cinq pays traversés et autant de monnaies maniées (l'Euro en sera une autre, la plus difficile à convertir ; nous avons vu la semaine dernière notre premier billet de 5 euros, présenté par un voyageur français) ne laissent pas indifférents. Comme l'a intelligemment souligné notre ami Frederic dans un récent mail, la leçon du voyage est avant tout leçon de liberté. Habitant tel lieu, parlant telle langue, on croirait volontiers que le monde se borne à ce qu'en voient nos yeux - que la vie même est contrainte par les modèles d'une certaine culture. Or, il suffit de prendre du champ pour s'aviser qu'il n'en est rien. Au contraire, le monde se prête à l'invention permanente. Il est le produit d'une pensée étonnamment riche, féconde, protéiforme, qui ne se laisse enfermer dans aucun absolu. Prendre conscience que vous priez un dieu qui n'est pas le leur, que vous lisez un écrivain jamais traduit dans leur langue, que vous goûtez un mets qui leur paraît insipide... quelle déconvenue ! Il n'y a qu'à comparer les billets de banque : les nôtres (en francs) ont longtemps porté des visages d'artistes et d'intellectuels ; ceux des Américains des figures de politiciens ; ceux des Vietnamiens le portrait d'un révolutionnaire (Ho Chi Minh) ; ceux des Cambodgiens, le profil d'Angkor... Voilà un bon indice des priorités différentes choisies par différentes cultures - comment prétendre la sienne universelle ? Trêve de lieux communs. Notre précédente chronique, livrée dans un demi-sommeil, présentait le sud vietnamien. Nous avons depuis sillonné le nord, et fait halte longuement à Hué et à Hanoi, respectivement ancienne capitale et capitale actuelle du pays. La première ne nous est pas apparue sous son meilleur jour : pour la première fois depuis des semaines, le ciel s'est couvert et il a plu, un fin crachin qui endeuillait même les laques superbes de la résidence de l'empereur. Nos imperméables, remisés au fond du sac à dos depuis la Chine, ont repris du service sous ces gouttes nouvelles, tandis que des pulls légers combattaient sur nos épaules une " fraîcheur " insolite (22 degrés, tout de même). La visite en a été partiellement gâchée... L'architecture vietnamienne, ouverte à tous les vents, n'offre au promeneur surpris par l'averse qu'un abri opaque - pas de fenêtres, mais de lourds panneaux de bois qui aveuglent quand ils protègent. Sous un ciel bas, les ors et les rouges, les bronzes et les laques - toutes surfaces étudiées pour réagir à une vive lumière - s'éteignent, s'encrassent, grimacent comme du béton La citadelle de l'empereur reste quand même majestueuse dans cet assombrissement. Le " pavillon de la lecture " où le souverain entouré de ses concubines venait s'adonner aux plaisirs des lettres (et sans doute à d'autres aussi, avec quoi ceux-là font bon ménage) sourit aux visiteurs avec son paysage miniature dressé au milieu d'un bassin, sa collection de bonzaïs et ses précieuses compositions de faïence bleutée. Dans le parc alentour, des artistes peintres ont déposé leur palette, dont les couleurs assorties au paysage - car s'en inspirant - tachent joliment la terre, les murs et les mains innocentes. On a investi beaucoup d'argent dans un théâtre flambant neuf, avec force dragons et licornes (représentées au Vietnam un peu comme les premiers, ou comme la " Tarasque " de Tarascon, Var) mais mieux vaut s'attarder sur les ponts de brique rose qui enjambent les douves. Par endroits, tant cela rougit et saigne, on se croirait à Toulouse... Après la citadelle, les promeneurs à pas vif que nous étions ont acheté à un prix dérisoire (pardon de parler encore argent, mais certains exemples sont éloquents : une excursion d'une journée en bateau, repas compris, facturée dix francs !) leur billet pour " les tombeaux impériaux " qui s'échelonnent le long de la rivière des perles, au sud de Hué. Ces ensembles architecturaux, de dimensions variables, sont l'héritage d'empereurs vietnamiens qui avaient le goût d'être enterres sur leurs lieux de villégiature - de jolis parcs où, de leur vivant, ils étaient venus chasser et lire de la poésie. Avec le temps, l'atmosphère funèbre de ces lieux s'est accusée : on ne s'y promène plus guère, on les arpente plutôt comme des allées de cimetière. Cependant les tombeaux ont ceci d'intéressant qu'ils sont assez mal entretenus ; le visiteur y peut encore, comme nous l'avons fait, pousser une porte entrouverte (malgré l'alerte aux serpents donnée par le guide) et trouver derrière, sous le toit d'un cloître à la chinoise, sept autels dédiés à sept concubines d'un grand empereur - oubliées ? certes non, puisque de chaque autel monte le serpentin danseur de la fumée d'encens... Un instant de cette qualité rachète des heures de morne promenade. Fait remarquable : tandis que nous avions couvert en autobus le long trajet de Saigon à Hué, c'est par la voie des airs que nous avons rallié la capitale - une heure de vol seulement ! Nous mêler de nouveau à la clientèle, surtout étrangère, des compagnies d'aviation, ranger nos sacs à dos poussiéreux contre des valises neuves, fut pour nous un choc, une brutale perte d'altitude. La communauté des " routards " et celle des tours organisés ne se rencontrent guère. Les seuls espaces qu'elles partagent sont les sites que recommandent les guides de voyage. Aussi est-ce toujours avec une surprise teintée d'envie que les touristes croisent les voyageurs, et avec un amusement taché de dédain que les voyageurs abordent les touristes. Répétons-le, les occasions sont rares - et cependant bien plus nombreuses au Vietnam qu'en aucun autre pays de l'ex-Indochine. Nous avions prévu un séjour assez long à Hanoi, qui devait permettre une excursion à la baie d'Halong voisine et des emplettes méditées depuis des semaines - tel coffret pour tel ami, tel collier pour telle grand-mère. Ce programme a été suivi scrupuleusement. S'agissant de la baie, nous n'avons pu faire mieux que de la découvrir dans une brume de saison, et en compagnie d'une cinquantaine de nos pareils. Evoluer au milieu d'une foule présente certains avantages - il est plus simple d'éconduire les vendeurs de cartes postales, qui se choisissent alors une autre proie - mais des inconvénients : impossible, par exemple, de photographier un paysage qui ne soit pas surpeuplé. Les îlots sauvages de la baie d'Halong, riches en criques solitaires et en plages désertes, risquent donc d'apparaître, sur nos clichés, avec des têtes au premier plan. Ces sujets parasites font parfois écran à celui qu'on avait choisi ou le dénaturent. C'est souvent le cas avec notre appareil, un petit automatique acheté à Hong Kong. dont le principal défaut est d'être doté d'un objectif fixe de 28 mm - un grand angle. Quoi que nous photographions, tout le reste entre dans le cadre (pour un peu, même le doigt pressant le bouton de déclenchement y serait !). Ainsi se montreront sans doute les rochers de la baie d'Halong, vus par notre appareil : une rangée de dents cariées baignant dans une soupe d'épinards, dont le vert n'aura pas, hélas !, la nuance émeraude vantée par les dépliants touristiques ! Combien plus d'éclat, en comparaison, ont les laques d'Hanoi, brossées sur des boîtes, des vases, des plats pour le touriste. Il faut passer vingt couches afin d'obtenir une laque de qualité, enrobant son support avec assez épaisseur Celles qu'achètent les visiteurs sont beaucoup plus fines, parfois si minces qu'elles s'effritent aux angles. On pourrait en dire autant de la nacre, cassée à gros morceaux avant d'être incrustée dans du mauvais bois, de la pierre tendre sculptée à l'emporte-pièce... Rares sont les beaux objets sur les étalages des marchands de souvenirs, et longues ont été nos recherches pour en trouver dignes d'alourdir nos valises ! Toutefois, nous sommes assez contents de notre butin. [précédente] [retour] © 2003 Les oeuvres
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