Pascal Boulanger : anthologie (2)
Tacite (extrait)
C’est toujours la même impuissance, l’hébétude habituelle : ils s’endorment, rageurs, et vous entraînent dans leur chute, dans l’hostilité qui les unit, guettant vos défaillances, exigeant réparation. Ils sont heureux de souffrir et sur ces marches, ils aboient au meurtre et à la guerre.
Ils ne se contentent pas de tuer la proie, mais la saignent.
Les cadavres, exposés là, pour l’exemple, aux regards des passants.
Jongleur (extrait)
Quelque chose s’est perdu dans la chute et sur la mer que n’éclaire aucun phare la déesse à la panse d’hippopotame et au mufle de crocodile blesse la musique.
Une porte de bois dans un châssis de pierres ouvre sur des hameaux suspendus. De pelouses en cascades un ciel s’étend à ras de terre.
Le monde laisse jouer le désordre. Il n’y a jamais qu’une religion, celle de l’art. Toutes les volutes s’y accordent.
…
Parmi les esclaves de statues et le commerce strict, il voit des dentelles de musique suspendues dans la lumière.
Il voit des robes – longues, ballantes – dans le passager hasard. Des perruques blanches dans l’éclat des chandeliers. Mille cascades s’avancent sur des terrasses enchantées bénissant l’or des bouches, mille chevaux roux embrasent les plaines jusqu’au fleuve qui coule à l’envers.
Il s’enchante d’évènements inouïs, d’aventures fictives, d’indices inconnus.
…
C’est fini de la foule et de la mort, un tapis d’eau illumine le ciel, des vagues rugissent en passant de l’autre côté du mur.
Il a rendez-vous sur la route, près d’un bassin aux poissons d’or. Une femme l’attend.
Il faut longer les pierres du torrent, d’un bout du monde jusqu’à l’autre et sur-le-champ, baiser cette bouche qui est la source et la sortie du souffle.
Tout va s’effacer dans l’imprévu qui l’emporte.
…
Maintenant
des hommes et des chevaux meurent en tas.
Les herbes s’appuient sur les murs comme des mains rouges.
L’aimée est seule au monde.