Le journal de Philippe B.Tristan.
Mercredi 22 février 2006
Les virus courent. Il y en a même un dans ma gorge que j'ai du mal à avaler. Ma voix a pris un son très bas que Ludmila a trouvé très érotique. Peut-être qu'elle trouve les casseroles érotiques aussi, car c'est bien une voix de casserole que j'ai l'impression d'avoir. Des fois elle déraille bizarrement. Vivement demain. Inch allah, ça ira mieux.
J'ai repoussé mon départ à Tábor pour vendredi. Il y avait une soirée musique française à Ceske Budejovice demain soir, organisé par l'alliance française, mais je n'y serai pas. Pas question de prendre la route bourré d'aspirine.
Mais enfin, vendredi viendra vite. « J'aime ton pays baroque, ses fresques et ses stucs, et son langage surgi des profondeurs du continent. » voilà une façon de parler de la Bohème Sud. « Je t'emmènerai le soir par les rues aux pavés brillants, dans un resto gothique aux arcs déformés par le temps... » Ceci dit ce n'est pas sûr. Ludmila n'aime pas trop les restaurants, et encore moins à Tábor. Mais bon, c'est quand même bien l'ambiance, la nuit, la brume, les pavés, les arches, le passé tout proche, intime, les ruelles étroites, qui montent, qui descendent, parfois des escaliers aux marches bringuebalantes, parfois des Cesta (des chemins) de terre qui mènent dans un parc au fond duquel bruit une rivière...
Sans compter l'appartement si particulier de Ludmila, -- décor de la plupart des images de ma série photographique « Close Up ». Le mobilier a été peu changé depuis que la maison n'est plus à sa grand-mère. Ludmila qui aimait la vieille dame a gardé beaucoup des meubles, accessoires ayant appartenu à sa grand-mère : les couverts, les assiettes, les soupières en porcelaine, quelques verres en cristal de bohème, le tapis rouge, la couverture, le costume traditionnel slovaque aussi, les tableaux (compositions florales), la vierge de Klokoty, les moulures au plafond, les livres, les napperons, etc.
Les pièces n'ont pas été re-calibrées. Il paraît qu'elle serait la seule du vieux Tábor a avoir gardé l'aspect original des pièces. C'est étrange au premier abord, un petit côté empire austro-hongrois, et puis on s'habitue, et puis on adore.
Non, pas de regret de quitter Besançon. Ce matin j'ai croisé une fille qui était plutôt sympa avant. Je ne sais pas pourquoi ce matin elle m'a fait ce bonjour d'une froideur bien ostensible. Que lui est-il passé par la tête ? Sûr que, de mon côté, rien n'a changé, je ne lui ai rien dit de désobligeant, ni dit, ni fait. Alors quoi ? Sans doute quelques racontars, ces cochonneries dans lesquelles les gens se roulent pour faire passer le temps…
A propos, ce soir nous avons regardé avec Théo « l'adversaire », le film réalisé par Nicole Garcia. Justement, comment est-il possible que Romand soit passé à travers les mailles des racontars et de la rumeur publique ? Comment a-t-il pu pendant 15 ans abuser son monde ainsi ?
Je pense que les gens ont envie de croire à ce maudit rêve de l'ascension sociale. Le mensonge de Romand (qui, pendant 15 ans s'est fait passer pour un médecin chercheur et vivait avec de l'argent que des membres de sa famille lui donnaient pour qu'il les place en Suisse !), le mensonge de Romand était le rêve de tous, la respectabilité qui surgit soudain dans une famille et dont tout un chacun la reprend pour soi et s'en gausse...
Et Romand n'a pas pu décevoir ce rêve, il n'a pas eu la force de le combattre, de se dresser devant lui et de dire : « non, je ne suis et n'ai jamais été médecin. » Il a préféré tuer sa femme et ses enfants que de s'attaquer à cette sordide vanité qu'est la réussite sociale.
L'histoire de Romand est un terrible révélateur de la force de ces signes et de la faiblesse humaine. Quelque soit le milieu d'origine, tous en sont là, à bander devant la réussite sociale. Et il s'en engouffre une quantité de souffrance et de mal être déclinant de cette stupide fascination d'animal grégaire.
Je préfère Titi lorsqu'il me dit : « Quand on n'aime pas spécialement l'argent, quel intérêt peut-on bien trouver dans le fait de se faire chier 8 heures par jour ? »
Ceci dit, je travaille plus de 8 heures par jour, et j'aime ça, -- et le comble ! c'est que le plus souvent ça ne me rapporte rien ! Mais voilà, tout est affaire de souveraineté.
© Philippe B.Tristan