Le journal de Philippe B.Tristan.
Jeudi 23 février 2006
« Inutile de passer des heures à remplir des valises
J'pars pas pour l'inconnu chez toi j'ai même ma brosse à dents
Je pars pas pour le grand sud
Je n'traverse pas d'océan
Presque même latitude demain vers toi je m'en irai. »
Eh oui, c'est aujourd'hui, la veille du départ, le soir du blues.
C'est le sujet de « Dobru noc », mais j'y reviens un peu. Ce n'est pas un stress (souvent les gens qui s'en vont stressent et s'engueulent la veille du départ). Le stress c'est lié au matériel. Non, c'est quelque chose lié à l'humain :
« j'aimerais que mes amis viennent boire un verre qu'ils se tiennent
là
Qu'on sente que chez moi la vie est aussi chez elle
Que partir c'est pas mourir
Que le passé a son prix
Sinon pourquoi revenir et pas s'en aller à jamais... »
Tout me paraît vide les veilles de départ, peut-être aurais-je envie que quelqu'un me dise « ne pars pas, reste ! », mais qui, à part Théo (c'est mon fils, Théo), s'occupe vraiment que je reste ou pas ? Les amis ? Les amis sont patients, et puis ils savent que je reviendrai, même dans deux ans. Alors ? Alors la vraie vie est absente comme le disait Rimbaud qui, question voyage, a pas mal donné lui aussi...
Et qui l'a regretté quand il a déserté la poésie et s'est enfui en Afrique ?
Sa sœur qui lui écrivait régulièrement ? Peut-être...
Sa mère ? Pas sûr.
Verlaine et sa femme ? Certainement pas ("Ouf, l'enfant maudis est parti, on peut enfin respirer").
Faut dire qu’il était assez tumultueux, Rimbaud, comme garçon, certainement très fatiguant.
Corto Maltese, lui, avait toujours une jolie femme qui lui plantait ses yeux dans les siens et lui disait « Quand cesseras tu de fuir ainsi beau marin ? » Mais Corto Maltese aimait toutes les femmes qu’il croisait mais aucune en particulier. (on ne le voit jamais les coucher d'ailleurs…) Peut-être que lorsqu’on tombe dans les bras d’une femme en particulier on échappe à ceux de toutes les autres en général ?
En tout cas les bras qui m’attendent sont au bout de 700 km d’autoroutes ennuyantes et de 200 km de routes tchèques que, personnellement, j’adore. Quand on passe la frontière tchèque, très vite, on sent dans l’air une odeur de fumée de charbon. Cette odeur est pour moi synonyme de Bohème (ça commence comme bonheur). A Plzen je m’engouffre dans des routes de campagne, et ce sont des alignements de pommiers, des églises jaunes à clochers en coupoles, des petites chapelles jaunes à la lueur des phares, des larges fermes baroques à tympans, des grosses publicités peintes avec le tchèque qui retentit comme une suite d’énigmes, et, de temps en temps, un marcheur solitaire, ou une petite marcheuse, dans l’obscurité.
La solitude va bien aux gens. Surtout la nuit.
Bien sûr il y a la joie d’arriver. Il y a la promesse des dialogues amoureux, celle des plaisirs, - mais oui ! là bas, quelqu’un m’attend !
Alors roule ma vieille bagnole, la nuit tchèque est bénie !
Mais la veille, la veille…
On voit les gens, et ils ont l’air de n’être pas habités. On dirait qu’ils ont oublié de prendre leur tête et leur cœur avec eux ! Étrange ! Ils vaquent à leurs habitudes, ils n’ont rien envie de changer.
Exception faite, peut-être, de ceux qui sont allés, un jour, à Prague ou ailleurs, - eux se remettent à se souvenir : "Quelle beauté cette ville !"
C’est pas à Prague que je vais mais ça ne fait rien, c’est toujours bon à entendre ! A près tout, Prague, ce n’est qu’à 80 km de Tábor !
Comme mon appartement est vide ! J’ai l’impression que je suis déjà parti. C’est pour ça que c’est angoissant, parce que la veille, on n’est déjà plus là. Donc l’appartement est doublement vide, vide des autres, et vide de soi-même. Donc on ressemble à ceux qu’on a vu l’après-midi, on n’est là sans sa tête et sans son cœur. Pour les gens qui ont perdu le goût, tous les mets sont insipides….
© Philippe B.Tristan