Le journal de Philippe B.Tristan.
Dimanche 23 avril 2006 - Tábor
La journée d'hier pourrait être qualifiée de saturnienne. Il y a eu tout, les conflits, le bruit, l'alcool, la fête, l'anarchie, le délire, les rencontres, le brouillage de toutes les cartes, une fusion déstructurée et la reconquête de nouvelles donnes, plus profondes, que ce soit entre les musiciens, entre le groupe et le public, le public et nous, et entre Ludmila et moi.
Autant dire que la journée a mal commencé. Ludmila après une très mauvaise nuit d'insomnie s'est réveillée avec une humeur terrible qui nous a valu une engueulade plutôt mauvaise. Du coup j'en oublie notre rendez-vous avec les musiciens. Ils arrivent à la maison furieux. Nous partons en catastrophe. Le temps n'arrête pas de changer, soleil, nuages, soleil, pluie.
Nous arrivons à Jindrichuv Hradec, nous avons même pas le temps de contempler cette magnifique place avec quelques bâtiments couverts de fresques noires et blanches de toute beauté. Le centre ville est barré par des travaux de restauration du pavé. On tourne. Titi et Biniou sont dans la voiture de Rostia (un ami à Karel et Radek qui, par deux fois, les avait emmenés en France) et Dana. Dana est la femme d'un ami de Rostia et Karel. Seulement, depuis notre dernière tournée en République Tchèque, Titi a flashé sur elle, et Dana ne s'en plaint pas. Rostia essaie de calmer les ardeurs de Titi, faisant office de garde du corps de la jeune mariée. Titi est déchaîné par un long temps de célibat. Et va-z'y que j'te fais des bisous, que je te passe la main dans le dos, que je te caresse sous la table. Rostia est ennuyé, sait plus trop quoi faire pour rester agréable tout en essayant de rester loyal avec son ami. Karel s'écarte, ne veut pas assister à ces embrouilles, d'autant plus qu'il y a quelques années il avait été victime d'infidélités à peu près identiques. C'est chaud !
Nous finissons par accéder au bar Dada. Le nom est bien choisi : pour les Dadaistes, les conventions c'était plutôt à mettre au bûcher ! Titi est sur un nuage, il a l'air d'un ado enivré de désir et de ce plaisir espiègle de chatouiller les interdits. Et que je te prends en photos et qu'on regarde le magnifique résultat en se faisant des œillades complices pendant que les autres, c'est à dire nous, on commence à décharger le matériel !
Voilà même maintenant Rostia qui les prend en photo ! C'est à n'y rien comprendre, le gardien devient complice ?
Le patron du « Dada » est très content de nous voir. C'est un grand gaillard aux cheveux longs, aux grandes lunettes carrées, au parler direct, immédiatement fraternel. Il fête ce soir le quatorzième anniversaire de son bar. Il essaie de nous raconter ses intérêts dans un anglais plus qu'approximatif qu'on ne comprend pas toujours. Je saisis que sa passion c'est d'écrire des chroniques de son bar, des conversations de comptoir. Mais je n'arrive pas à comprendre ce qu'il en fait exactement. Il nous raconte que son bar marque le début de l'ancien quartier juif de la ville. Son arrière grand mère était juive allemande et il nous fait remarquer ses longs cheveux blonds pour nous montrer qu'il a gardé le type de son ancêtre. Il nous explique qu'il y a une synagogue un peu plus loin mais qu'elle est fermée. Des juifs, en République tchèque, il n'y en a plus beaucoup tellement le pouvoir d'Hitler s'est acharné à tuer ces pauvres gens ! Mais il est là, lui, et il a envie de nous dire qu'il est fier de descendre de ce peuple.
Il nous dit aussi qu'il a tout fait dans son bar, le travail du métal, la maçonnerie, peinture, aménagement etc. Il a travaillé avec l'aide d'un ami ou d'un autre. En général, ils travaillaient à deux.
Le bar, au départ, était minuscule. Et puis il a recouvert d'une verrière escamotable la cour qui était derrière la maison. C'est maintenant la salle principale. Et il a gardé, au milieu de la salle, l'énorme puits circulaire qu'il a recouvert d'une vitre en plexiglas. La salle est très agréable. La verrière s'ouvre en un instant, par un système motorisé.
On s'installe, nous avons peu de place, mais bon, on fait une balance, ça va. On arrive à peu près à s'entendre les uns les autres. Seul, Biniou, qui se trouve sous une arcade, souffre de l'acoustique.
Après un petit repas, saucisses au vinaigre (« Utopenec », noyés) et fromage macéré dans l'huile (« sýr v olejí »). Vers huit heures on commence à jouer.
Les clients entrent peu à peu, et rapidement la salle est comble. Le patron nous a demandé de faire plusieurs petits sets de vingt minutes. On sent au départ que les gens ne sont pas habitués à ce style de musique. Ils sont un peu bruyants et je vois sur leur visage une curiosité un peu confite. Ludmila n'étant pas avec nous, je suis obligé de parler anglais pour expliquer les paroles. Mais il est clair que la majorité ne comprend pas. Je parle lentement, parfois je répète. Car j'ai découvert que les quelques rares anglophones traduisent aux autres.
Et puis, peu à peu, l'intérêt monte. A la fin du premier set, nous sommes bien applaudis et on nous demande de poursuivre. J'explique que nous respectons la consigne. Ah ! dans ce cas !
A la fin du set, je presse sur une touche de la table de mixage pour déconnecter ma guitare. Sinon, on va entendre un gros « crac ! » quand je retirerai le jack.
C'est alors que je me fais engueuler par Radek avec une force ! Il a l'air à bout de nerf. Je suis dos au public, lui de face. Faut imaginer toute cette scène en anglais ! Les yeux lui sortent des orbites, on dirait qu'il va se jeter sur moi. Simplement parce que j'ai pressé sur un bouton ! Je lui dis : « Radek, stop this hysteria, you are un front of the public, please ! stop it ! » Il se calme. Mais il reste renfrogné.
Depuis qu'on est arrivé, Radek est nerveux. Il a travaillé à l'organisation des concerts dans les clubs de Bohème. Ce n'était pas facile.
De plus, comme je l'avais écrit avant de partir, nous avions travaillé avec Titi sur deux chansons, cherchant des arrangements plus convainquant. Or il s'avérait que le clavier ne trouvait pas sa place dans ces morceaux, et que la guitare acoustique était très efficace. L'erreur a été de commencer les répétitions par ces morceaux. Comme Karel a l'habitude de jouer la guitare acoustique, on a demandé à Radek de laisser sa guitare électrique et de jouer du Shaker. Grosse frustration, rendue plus douloureuse encore par tout le temps qu'il avait passé à organiser la tournée. La frustration devenait cinglante.
Il faut régler cette situation. Quelques minutes après la scène qu'il m'a faite, je lui demande de venir parler avec moi. Nous sortons du bar. Je lui dis : « Qu'est-ce qu'il se passe Radek, pourquoi es-tu si nerveux que tu sois capable de m'engueuler de la sorte devant le public ! » Et il me déballe tout. Il me dit : « J'ai toujours organisé ma vie pour n'avoir jamais un chef sur les épaules. Tu viens et tu me dis : " tu ne joues pas de la guitare sur ce morceau, tu joues ci, tu joues ça, sans me demander mon avis ! Ca ne peut plus durer comme ça. Je ne joue pas de la musique comme un ouvrier. J'ai envie de proposer des choses, j'ai envie de me sentir créateur. »
Je suis d'accord sur le principe. Mais je lui explique qu'on n'a pas de temps pour travailler ensemble. C'est pourquoi avec Titi on s'est mis à restructurer ces morceaux. Ca nous a pris presque deux semaines. Si on n'est jamais ensemble, à 900 km les uns des autres, et qu'on ne travaille pas, le répertoire ne pourra jamais avancer ! Alors comment faire ?
On a commencé à réfléchir ensemble. Parce que Radek n'est pas un type borné. C'est un type bien. Et puis cette collaboration franco tchèque, c'est grâce à lui.
Nous nous sommes finalement mis d'accord sur le fait qu'on pouvait travailler par échanges internet. Bientôt il va avoir un ordinateur. Alors, lorsqu'on travaillera un morceau en France, on leur enverra une maquette par mail. A partir de cette maquette, ils nous diront s'ils sont d'accord, ou, sinon, ils enregistreront leur proposition et nous l'enverrons.
L'idée a eu l'air de bien lui convenir et nous avons fini pour nous excuser l'un et l'autre.
Ce que cette longue parenthèse signifie, c'est que, avec les limitations de moyens que nous avons et cette situation d'un groupe mixte, français et tchèque, il faut trouver des solutions particulières pour pouvoir travailler ensemble. J'ai aussi appris, pour moi-même, que je dois être plus ouvert aux propositions des musiciens et respecter leur spécificité, leur créativité. Et les consulter avant de prendre une décision.
Nous sommes rentrés au bar tous les deux soulagés.
Et nous avons recommencé à jouer.
J'avais compris aussi que, vu l'ambiance particulièrement festive du lieu, c'était l'occasion de libérer les musiciens des contraintes que nous devons respecter sur une scène d'écoute, telle qu'un théâtre ou une salle de concert. Alors tout est devenu ouvert. J'ai dit à Biniou : « Tu peux tout tester. Ici on a droit à l'erreur donc on se lâche et on essaie des choses nouvelles. »
Dès lors ça a été un défoulement que le public a pris en pleine face. Et c'est devenu quelque chose d'échevelé, de délirant et de puissant.
Le public a reçu le message droit au cœur.
Parallèlement le patron nous faisait déguster ses cocktails très brûlants. Les clients parlaient de plus en plus fort. Titi avait Dana dans les bras pendant l'essentiel des poses, Rostia avait oublié de la surveiller. On nous offrait des verres de partout, la fête battait son plein.
A la fin du répertoire, Titi s'est mis à interpréter des chansons de Thiéfaine et d'Higelin. Puis le public nous a demandé de reprendre quelques chansons. Cette fois il n'y avait plus d'incompréhension. Notre système était admis.
Une bande de Hollandais qui ont passé la soirée au bar sont venus me demander de chanter Isabelle des Poopy's ! Incroyable ! Je chantais ça quand j'avais onze ans ! Et puis une bande de tchèques m'a demandé de chanter « Sur le pont d'Avignon » ! Vous voyez ce que les étrangers connaissent de la chanson française !
Plus tard on m'a demandé de jouer un Salvador, « Je voudrais du Soleil vert ». Comme on commençait à démonter la sono, je l'ai joué acoustique et la tablée a écouté sagement ce chuchotement.
Le matériel était rangé mais Karel ne voulait plus partir. Il s'était mis au piano et chantait avec le public des chansons à boire ! Les tchèques, quand ils sont saouls, ils adorent chanter ! Et ça boit, et ça tangue de droite à gauche -- les filles sont aux anges et les garçons savent que c'est le moment ou jamais !
Il était à peu près une heure et demie quand Ludmila m'a appelé. Elle était déchaînée, ayant appris que Dana était avec nous. L'ayant vu à l'œuvre lors de notre première tournée, c'était la panique ! Déferlement de mots, d'énergie -- ma pauvre Ludmila était à bout.
Ca lui arrive parfois. C'est peut-être bien son seul défaut….
Nous sommes rentrés à 3 heures et demie. Ludmila s'était calmée, mais il restait encore que la tension baisse, que la paix et la connivence reviennent.
Les mots, les caresses… Peu à peu la confiance est revenue, la confiance, le calme et la complicité.
A six heures et demie nous nous endormions plus amoureux que jamais….
© Philippe B.Tristan