Le journal de Philippe B.Tristan.
Dimanche 30 avril 2006 - Tábor
Barbara nous a conduits dans un petit restaurant super mignon de la rue Hrnciarska (« le céramiste »), autant dire un nom imprononçable. C'était dans une cour intérieure avec des grands parasols à l'effigie d'une bière tchèque. Nous avons mangé des spécialités slovaques délicieuses faites à partir de lard très fondant et succulent, de viandes fumées, de fromages fondus et de choux. Un régal sous le soleil, - exactement !
Puis nous sommes allés retrouver Barbara à l'alliance. Comme elle avait déjà mangé elle n'est restée pas avec nous pendant tout le repas.
A l'alliance nous avons réglé nos affaires, fait un petit bilan du concert et discuté de la situation des Français vivant à l'étranger. Barbara est mariée à un Russe et ils ont un enfant. Mais, comme l'un a la nationalité française et l'autre la nationalité russe, et que la Russie refuse parfois de délivrer des visas à des diplomates français (et réciproquement), ils ont le plus grand mal à partir en vacances ensemble !
Barbara ne peut pas accompagner son mari lorsqu'il va en Russie et son mari a dû rester 3 semaines à Košice lorsque Barbara est venue en vacances en France la dernière fois ! Situation pas toujours facile à vivre.
Nous avons parlé du journal avec Barbara. Elle me dit « Ah oui, Titi, je voyais très bien qui c'était avant que je le rencontre ! Je le connaissais par le journal ! » Et ainsi de Ludmila et des autres musiciens. La conséquence c'est qu'on a l'impression de nous connaître et que, lorsqu'on se rencontre, les confidences viennent immédiatement ! Barbara et Ludmila se sont mises à discuter comme si elles se connaissaient depuis des années !
Nous avons quitté l'alliance après plus d'une heure. Les nouvelles pages ont été expédiées depuis leur ordinateur. Nous sommes tous sortis ensemble car il était 15 h 30. Et le personnel de l'alliance était ravi de partir pour un week-end de trois jours (1er mai inclus). Barbara a pris sa voiture, et Marianna, une jeune femme de Prešov travaillant à l'alliance, nous accompagne en ville. Elle nous conduit jusqu'à la rue Hlavná (« grande »), rue piétonne et centrale. Elle nous montre la fontaine qui chante (magnifique ensemble de jets d'eau synchronisés à la musique qui vient de quelques hauts-parleurs), le carillon contemporain, qui, toutes les heures, diffuse une musique du folklore slovaque, la cathédrale, le théâtre national…
C'est très agréable de pouvoir enfin se promener calmement dans une ville, après en avoir traversé plein sans rien voir !
Ludmila veut faire du shopping mais les premières boutiques commencent à fermer. Un superbe magasin Bata (savez-vous que Bata était un tchèque, fabriquant de chaussures, qui a émigré au moment du putsch communiste, et est allé s'installer en Amérique du Sud pour continuer ses affaires ?) restait ouvert jusqu'à sept heures, la majorité des magasins fermant à six.
A huit heures nous avons rejoint Titi et Biniou qui nous attendaient au centre tchèque, allongés sur leur petit lit.
Là va commencer un épisode difficile de notre séjour.
Nous avions prévu de rentrer le lendemain mais Titi, qui voulait voir Dana, avait demandé de rentrer pendant la nuit. Cela écourtait un moment de repos qui, vu la série des concerts passés, était bien nécessaire. Négociations, on finit par conclure un accord, on partira dans la soirée mais, en échange, Ludmila demande à ce qu'on ne fume pas dans la voiture et qu'on n'écoute pas de musique pendant le trajet. D'accord. Un avantage sur le voyage de jour sera qu'on pourra rouler plus tranquillement. Le jour, sur les petites routes pleines de camion, c'est infernal.
Après un course en ville pour trouver un Kebab (où ils ne vendent pas de nourriture végétarienne, Ludmila ne mange pas de viande) on part à 21 heures. On fait quelques kilomètres, message de Barbara « vous avez oublié de laisser une clé au centre tchèque » je cherche dans ma poche, merde! La clé de la chambre que j'avais d'abord laissé sur la serrure! On, retourne. On repart à 10 heures.
Je conduis jusqu'à 2 heures et demie. Titi et Biniou se sont lancés dans une longue discussion politique à laquelle je participe parfois. Ludmila ne comprend rien. Ca tchatche, ça tchatche. En gros la question est comment, de plus en plus, les libertés individuelles disparaissent. Titi, gros téléchargeur de musique sur Internet, a dû cesser de le faire puisqu'il a eu quelques problèmes avec la justice. Il n'a pas digéré cette restriction. Fait étrange, on dirait que pour eux l'Europe est à l'origine de cette perte de souveraineté. J'en doute. Je pense qu'Europe ou pas, la technologie a tellement évolué que n'importe quel pouvoir l'utiliserait pour contrôler sa population. Et puis, dans cette population, il y a quand même des mafias terribles qui ont toujours profité des frontières entre les états. Mais il y a certes quelques peurs fondées dans le discours de mes amis musiciens.
Ils parleront plus tard de leur sortie de l'école à la fin du collège. Biniou garde de l'école un souvenir terrible. Il accuse le système scolaire, il a vécu les heures de cours comme des heures d'emprisonnement. Titi pareil. Son père, à sa sortie de l'école lui dit : « Tu as voulu quitter l'école, maintenant tu vas travailler. » Frustration : « Je voulais faire de la musique depuis très longtemps mais il ne m'a pas entendu, - la musique c'était pas un travail. »
Trait curieux, tous les deux on fait la même formation professionnelle : « pâtisserie ». Puis, après, travail à l'usine pour Titi, dans quelques entreprises pour Biniou. Jusqu'à ce qu'ils décident que c'en était fini et qu'ils commencent à essayer de vivre de la musique. Titi dit « Ce qui m'énerve, c'est qu'en ne gagnant pas vraiment d'argent, je donne raison à mes parents. »
Pour qui comprend la conversation, c'est intéressant et prenant. Pour celui qui comprend pas, c'est du bruit, des blablas interminables.
Biniou prend le volant. 3 heures. Titi est passé devant, à côté de lui. Et ils recommencent à parler. A peine moins fort, mais quand même, impossible de dormir. De plus un courant d'air frais vient de la soufflerie car il pleut des cordes et on est obligé d'aérer si l'on ne veut pas que la buée recouvre le pare brise. Ce n'est pas plaisant derrière. Je sens Ludmila qui commence à soupirer, à se tourner et se retourner.
Trois heures et demie. Ludmila me dit (en anglais comme d'habitude, je traduis) « S'il te plait, demande-leur de parler moins fort, je n'en peux plus. » De leur côté, il est clair que la fatigue tombe aussi et que parler c'est lutter contre l'engourdissement. Je lui dis : « Ludmila, c'est à toi de leur demander. » Elle leur dit gentiment : « Est-ce que vous pourriez parler un peu moins fort. » Titi prend la mouche : « Pas de musique, pas de cigarette et en plus il ne faut pas parler! » Je n'aime pas cette façon de réagir. Je prends la défense de Ludmila : « Vous nous imposez un voyage de nuit alors qu'on avait prévu de dormir tranquillement à Kosice, parce que tu as prévu de voir Dana, on prend quand même la route. Il est trois heures et demie et on ne peut fermer l'oeil. Quand Biniou a dit qu'il allait dormir avant de prendre le volant, à un moment je parlais et Ludmila m'a fait "chut" en me montrant Biniou qui dormait derrière. C'est normal. On s'est tu. Pourquoi vous ne feriez pas la même chose? C'est le moindre des respects. Vous ne pouvez pas nous prendre en otage de la sorte, on a le droit de pouvoir dormir ! »
Le mot « prise en otage » est mal passé. A la prochaine station ils s'arrêtent. J'imagine que la conversation qu'ils ont n'est pas très enjouée. Ils reviennent, reprennent la route, sans parler. Mais la tension est grande et durera jusqu'à la fin du voyage. Très lourd !
Cette longue séquence n'est pas seulement pour faire dans l'anecdote. Elle a aussi une signification qui dépasse notre petit groupe de musiciens.
Nous sommes six, avec des différences sociales, culturelles, nationales marquées. Aucun élément naturel aurait pu mettre ces gens en présence. Biniou, Titi et Radek s'inscrivent dans une mouvance très ouverte de fréquentations populaires, bars, fêtes et ivresses, jazz, rock, amis, voire bandes d'amis. Karel, depuis qu'il a rencontré sa petite amie (encore une histoire de femme mariée et malheureuse) a un peu changé et, disons que, maintenant, il a une vie mixte, plus modérée que les premiers, un peu semblable à ce que je peux vivre à Besançon. Ludmila quant à elle est dans un parcours professionnel plus balisé, certainement plus responsable, disons qu'elle assume une vie d'adulte, ce qui est le dernier des soucis de nos adulescents.
Les longues conversations que nous avons, nous, Français, n'est pas du tout une spécialité de la culture tchèque. Ludmila un jour me dit :
"C'est dans une des premières leçons d'un manuel tchèque de Français : Monsieur Dubois rencontre monsieur Novak. Ils parlent de Charles.
- Que pensez-vous de Charles monsieur Novak ?
- Oh, je l'aime bien, c'est un homme très sympathique.
- Alors que diriez-vous de venir à une petite réception qu'il organise ce soir à l'occasion d'un anniversaire ?
- Oh non merci! Je vais rentrer chez moi continuer mon livre tranquillement. Vous savez, je n'aime pas trop ces conversations inutiles qui durent des heures. Non, ce n'est pas mon hobby. Vous savez, j'aime bien Charles mais il est vraiment trop bavard pour moi. En fait, je l'aime bien quand je ne suis pas avec lui dans ses longues conversations.
Si en plus, on prend en compte la différences des itinéraires de vie, Ludmila et ses deux doctorats et la fuite de l'école de Biniou et Titi à quinze ans, il est évident qu'il n'est pas facile de marier les affinités et de faire face à toutes les situations.
Pourtant, je dis à Ludmila : « Même s'ils l'ont fait à contre cœur, Titi et Biniou ont arrêté de parler, n'ont pas fumé et n'ont pas écouté de musique pendant le voyage. » Et je dis à Biniou et Titi : « Même si elle n'aime pas les réceptions, Ludmila vous a invité deux fois chez elle, vous a fait à manger des spécialités longues à préparer et, la cuisine, c'est pas sa tasse de thé ! A Kosice elle vous a prêté de l'argent ; dans la station où on a mangé elle a donné ses dernières couronnes à Titi pour qu'il puisse s'acheter un sandwich et du coup, comme je n'avais plus rien, elle n'a pas pu manger. Pour la deuxième fois car, dans le Kebab, il n'y avait rien sans viande. »
Essayer de faire valoir les efforts que chacun a à faire, et que chacun fait, pour se mettre à la portée de l'autre, pour unir des mondes séparés.
Moi, personnellement, je trouve qu'arriver à trouver des terrains d'entente, c'est génial. C'est en fait se dépasser soi-même, c'est une autre façon de « passer les frontières »!
Et puis, et surtout, ces différences, lorsque nous sommes en concert donnent au groupe des couleurs rares, puissantes et qui font notre succès auprès du public, - qu'il soit tchèque, slovaque ou français.
C'est le miracle de notre formation, ce qui fait que nous sortons de ces normalisations que l'on reproche souvent aux dirigeants européens.
Et c'est là mon point de conclusion.
En quelque sorte, ce sont des initiatives comme les nôtres qui construisent la vraie Europe, non l'Europe du fric presque crapuleux des grandes sociétés, non l'Europe de la banalisation, de la normalisation, mais l'Europe du mélange d'énergies, de richesses pas toujours simples à combiner, mais que le miracle de projets collectifs peuvent arriver à faire agir ensemble et dans la même direction.
Ce groupe est composé de fortes personnalités, toutes très riches et ayant toutes un fond humain généreux et respectueux. Et, même lorsque nous frisons la catastrophe, dans des moments où les spécificités se heurtent, je garde confiance, je crois en eux et je sais que l'estime gagnera la partie.
Musicalement, entre la maîtrise harmonique et rythmique de Titi, qui, en outre, a une culture de la chanson très proche de la mienne ; entre la disponibilité et la passion pour son instrument, la batterie, de Biniou ; entre la virtuosité harmonique et d'interprétation de Karel ; l'intérêt pour la teneur internationale de notre musique de Radek ; la culture savante de Ludmila dans l'histoire de la musique contemporaine qu'elle enseigne, et sa profonde connaissance des folklores que son doctorat sur Novak l'ont amené à explorer en profondeur, - je crois vraiment que vous avons dans les mains des éléments extrêmement puissants, extrêmement originaux, et que la recette, parfois explosive, n'a pas fini de surprendre et de convaincre.
Reste donc, à chacun, de devenir un peu druide, et à tous veiller à ce que le chaudron n'explose pas, chacun y amenant son ingrédient avec nuance, avec mesure. Ainsi nous pourrons vivre de grands moments qui n'auront rien à envier aux odyssées d'Astérix et Obelix!
Car, n'oublions pas, nous faisons de la musique populaire !..
© Philippe B.Tristan