Le journal de Philippe B.Tristan.
Dimanche 3 mai 2006 - Besançon
Le temps passe trop vite ! Je voulais écrire depuis Tábor notre dernière journée passée là bas mais nous avions tant de choses à faire avant le départ !
Notre dernier jour était donc dimanche. Nous avions un gros programme. D'abord trier le matériel et charger notre voiture pour le retour. Nous avons oublié un pied de guitare. Ca va. J'ai aussi oublié mon blouson. Ca va. Ah ! j'ai aussi perdu mon accordeur. Ca… pourrait être pire…
Ensuite, Ludmila avait prévu que nous allions au vernissage d'un artiste de Tábor mondialement connu.
Kristian Kodet est le troisième numéro d'une lignée d'artistes. Fils et petit fils de peintres et sculpteurs. Son grand père a fait aussi une série de photos de ses modèles et c'est tout à fait curieux que l'une d'elle avait un corps presque similaire à celui de Ludmila. Mais bon, on va encore dire que cela ne regarde que moi…
Donc, Monsieur Kodet a créé un musée à Tábor présentant ses œuvres et celles de ses père et grand-père. Pendant le pouvoir communiste il est allé vivre aux Etats Unis. Il s'est fait connaître à New-York où il a vécu pendant des années, et, l'année dernière, il a réalisé une exposition à Hollywood où il a dû vendre ses tableaux à quelques stars. Il est donc considérablement riche. Son musée est installé dans une très belle maison de la vieille ville qu'il a restaurée en laissant aux pièces leur aspect original. Il est propriétaire d'autres maisons, toujours restaurées dans le style original et meublées de pièces de valeur.
Le Maire de Tábor était présent au vernissage et il nous a salué, Ludmila et moi, avec un large et avenant sourire, - preuve que notre concert a laissé une bonne impression. Les Maires sont des sortes de baromètres. En les saluant on sent ce qu'on leur dit dans les couloirs. C'est probablement pour cela que Monsieur Fousseret est toujours gêné quand il me croise. C'est normal. Je sais que le service culturel m'adore, enfin certains fonctionnaires. Je me dis que si nous vivions dans une politique à la soviétique, certaines personnes du service culturel m'auraient déjà envoyé visiter leur camp à Mouthe (la petite Sibérie).
On a de la chance de n'avoir jamais été tchèques ou Slovaques, ou Russes !
Combien d'artistes auraient été brisés, harcelés, humiliés.
Les gens sont partout les mêmes, ce ne sont que les pouvoirs qui changent.
Heureusement nous n'avons pas connu ce que nos amis de l'Est ont du endurer...
Mais Kristian Kodet a réussi à s'échapper aux États Unis où il a connu un confortable succès. A la Révolution de velours, il est revenu riche et, comme il est ami avec l'actuel président, Václav Klaus, le retour s'est fait à bras ouverts.
Un homme comblé en somme.
Longue conversation avec sa fille, qui vit encore la moitié de l'année en Amérique où elle est née. Mondaine, très drôle, parlant un anglais tout à fait compréhensible, un verre de vin blanc tous les trois à la main, nous sommes restés les derniers à parler et à rire.
En sortant de chez Kodet nous sommes allés rejoindre nos amis qui étaient en pleine garden party.
Alena, la petite amie de Radek, qui a pas loin de dix ans de plus que lui je crois, a derrière sa maison un joli jardin, spacieux, avec un barbecue au milieu. Toute la bande était là sauf Karel qui avait joué la veille jusqu'à l'aube et qui était allé se coucher.
Titi était un peu chose car il avait passé la nuit avec Dana qui l'avait intronisé dans la maison de campagne de ses parents. Biniou, les yeux dévorés de désir s'entretenait avec Hanka, la fille d'Alena, sous le charme duquel il plane depuis notre arrivée. Pas de bol, Hanka sort depuis un mois avec un grand baba cool aux yeux perçants qui, c'est pratique, habite dans la maison voisine de celle de sa mère. Ca n'empêche pas Biniou d'être sur son petit nuage qu'il consolide en échangeant des joints avec Hanka. Façon indirecte de se faire des bisous.
Radek est hilare. De la soirée est son ex girl friend, une jolie brune avec qui il disparaîtra presque une demie heure. Je n'insinue rien, je ne fais que relater des faits.
Régulièrement aussi Radek prend une grande cruche d'au moins trois litres et va le remplir de bière dans le bar d'à côté.
Titi prend la guitare et joue du Higelin, puis du Gainsbourg qu'on chante tous les deux. Un type avec une bonne grosse tête et un chapeau dessus chante aussi de temps en temps, d'une voix basse et profonde, des chansons un peu mélancoliques qui pourraient faire penser à du Léonard Cohen… s'il ne chantait pas en tchèque !
Un géant de plus d'un mètre s'en vient parler avec Ludmila. Il a des percing aux oreilles et l'air d'un grand enfant. Ludmila l'écoute en riant. Elle me dit plus tard qu'il était amoureux d'elle quand ils étaient au primaire et qu'il vient de lui dire qu'elle n'a pas changé ! Elle est ravie. Normal, les femmes aiment qu'on les flatte et qu'on les courtise gentiment. Je ne m'en plains pas non plus. Je l'aime bien quand elle est à l'aise et qu'elle a l'air heureuse.
Le soleil baisse. Un réverbère projette l'ombre d'un arbre sur le mur de la maison. Au dessus du toit, la flèche du clocher de l'église de Tábor. C'est beau et tourmenté.
Le géant demande à Ludmila : « Alors c'est lui ton Anglais ? » Ludmila lui répond : « Non, avec mon Anglais c'est fini depuis huit ans, lui c'est Philippe, il est Français ! - Ah, tu préfères les étrangers ! » Il finira par me serrer la main. Après tout, on est dans la même fête et on a les mêmes amis.
On rentrera dans la soirée. Un peu gais, prêts à rebondir sur la moindre blague… On a même fait escale au bar de l'hôtel Nautilus qui, après deux ans de travaux, est enfin ouvert au public. Une vraie merveille dont les intérieurs ont été conçus par le fils de Jára, Peter Novotny. Des œuvres originales d'artistes contemporains partout, c'est un vrai écrin. Nous avons parlé avec le barman qui est aussi peintre et qui a déjà travaillé dans le monde entier. Je filme Ludmila, elle me dit devant l'objectif : « Je t'aime ». Eh oui, la vie est belle…
Finalement les ombres ont été effacées.
Chacun garde un souvenir profond de ces deux semaines passées ensemble.
Chacun les regrette déjà…
Le lendemain, en route, Titi et Biniou parlent de leurs inquiétudes de rentrer en France. Les factures, les problèmes d'argent, et un peu l'ennui aussi. Titi dit qu'il considère maintenant que Dana est sa petite amie : « je rentre en France mais je reste avec elle ».
Biniou est encore dans son petit nuage : « Hier à la fête elle m'a dit que j'étais quand même son amour ! »
A un arrêt d'autoroute nous croisons un groupe de Français. Bruyants, braillant des banalités. Biniou et Titi les regardent atterrés : « Merde, ça y est, on y retourne ! »
Ne vous inquiétez pas, le vent nous remportera !
© Philippe B.Tristan