Rodolphe Christin : Par-delà le cercle polaire (3)

L’air du large ? Oui, c’est ça que j’ai noté dans mon calepin. Mais il s’agit d’un large imaginé car si, m’éloignant des habitations, je jette un coup d’œil sur la droite, du côté de la mer, mon regard ne rencontre pas l’immensité dégagée d’un horizon. Seulement des îlots de terre pelée ponctués de grands silos blancs pétrolifères émergés çà et là comme des champignons métalliques. La roche est presque noire et les tons clairs des goélands se découpent nettement sous des cieux chargés de toutes les ombres du mauvais temps.

Pour gagner le large il faut donc toujours aller plus loin sans jamais s’arrêter, en éternel vagabond de l’esprit et du corps. Pourquoi ne pas rejoindre les îles Lofoten dont les guides parlent tant ? Sans trop suivre les guides cependant, en choisissant comme centre principal une petite ville portuaire du nom de Svolvær qui semble ne pas retenir leur attention de manière unanime. On verra. Bon, je sais bien deux ou trois choses sur les îles, comme tout le monde, ni plus ni moins. Une île, c’est une terre entourée d’eau, d’eau de mer de préférence. L’océan fleurant bon le grand large, l’île ressort de sa situation océanique agrandie. Elle attrape alors aisément les désirs des voyageurs. Le gérant de l’hôtel m’indique que l’express côtier, naviguant du sud vers le nord, partira à quinze heures à destination des Lofoten.

C’est un grand gars très mince, le dos courbé d’une légère scoliose, qui répond aux questions avec un air presque dérangé. Devant ce manque d’empressement on se demande s’il n’aimerait pas mieux envoyer promener le fauteur de trouble, mais non, il n’en est rien, c’est simplement le manque d’empressement de quelqu’un qui n’est pas pressé de sortir de sa réserve. Il fait montre d’une attitude impersonnelle dont le silence et une certaine forme de passivité dans l’expression sont les signes les plus ostensibles. Il va fondu dans un décor qu’il range sans jamais déranger. Cette extrême discrétion reflète davantage que la seule habitude des lieux, elle témoigne aussi de l’identification de l’homme à la maison dont il a la charge, à sa mission d’accueil qui, plus qu’une simple fonction, semble être chez lui une disposition psychologique fortement enracinée. Cette adaptation sans faille fait de lui, au premier abord, un personnage un peu terne, une ombre circulant sans bruit sur la moquette des couloirs. Tout ceci est très réussi, il agence son décor sans se faire remarquer. Mais on voudrait parfois lui arracher un sursaut, un instant d’impulsion, un éclat dérangeant, une turbulence fugace. Non, rien ne vient, il ne bouge décidément pas de sa place. Le voyageur est de passage chez lui, lui ne viendra pas bousculer ce chez-soi provisoire. Après tout, cela n’est pas plus mal.

Au revoir monsieur. Je descends sous le poids de mon sac en direction des quais.
Mais où est-il ce bateau pour ailleurs ?

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