Rodolphe Christin : Canicule
Loin ce soir des frondaisons sauvages, pourtant cette chaleur de chien me rappelle ces éloignements anciens. Le corps fourmille. Les reins se creusent et la main file accrocher la chemise pour que l'air circule enfin entre le tissu et la peau.
Lorsque tu rentres tu dis qu'il fait trop chaud. Sous la douche j'entends l'eau éclater sur tes épaules puis glisser le long de ton dos, entre tes seins, sur le cours de tes jambes. Dans ces instants là tu voudrais t'installer à la campagne, où l'air circule encore, à l'écart du monde gris. Tu n'y descendrais que pour y faire tes courses.
Tu te changes, tu ôtes tes vêtements souillés de chaleur puis enfiles ceux qui seuls te sont supportables : courts et légers, volatiles autour des membres. Tu ne remets pas tes bagues et ta montre. Tu dis que tu ne supportes plus ce qui serre.
Tu guettes la venue du soir dans l'espoir de sentir la fraîcheur qu'il pourrait t'apporter. Seulement rien ne vient car la ville conserve tous ses rayonnements. Les murs se les renvoient entre bitume et béton. Tu dis que la ville est une centrale de chaleur insupportable. A la radio ils ont annoncé la montée de la pollution. Ils ont limité la vitesse sur les rocades à 70 km/h.
Il faut sortir de la ville et prendre de l'altitude pour trouver les soirées qui mordent doucement. Ceux qui résident à l'extérieur dans les montagnes disent que la nuit le froid se fait sentir. Ils ferment alors les fenêtres, interrompus dans leur sommeil. Tu les envies.
En ville, rien ne bouge. A peine une variation de quelques degrés. Pas un souffle. Ouvrir les fenêtres laisse entrer le sifflement du tramway et le bruit des véhicules attardés dans la nuit.
Tu prends ton carnet et tu notes : la canicule afflige les corps qui croient se délivrer en se découvrant. La canicule est érotique.
Tu te souviens, tu remontes le cours de la journée de quelques heures seulement.
La fille noire et ses seins et ses jambes, et le reste qu'on imagine sous le minimalisme des vêtements. Tu te demandes si elle supporte mieux la chaleur et les vibrations de l'air que les Blancs. Tu as tendance à penser que oui, supposant un atavisme sans détenir de preuve. Qui sait. Le front est lisse et sec, ses yeux fendus ne sont pas brouillés de sueur. Elle marche le regard posé sur le sol le long de l'avenue Léon Blum, ignorante du regard des hommes sur ses cuisses magnifiques. Elle est belle. Peut-être faudrait-il le lui dire ? Personne ne peut présager de sa réaction.
Ce soir j'aimerais être là-bas, dans le mouvement de l'air traversé par l'alizé et le bruissement des feuillages. Retrouvé.
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