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Thierry Fournier : l’arrivée du courrier L’arrivée du facteur est chaque jour, sauf le dimanche, un événement attendu. J'entends de loin ronfler sa Renault jaune, je la guette par la fenêtre de l'atelier. Quand je l'aperçois à travers le feuillage du prunus, je me dépêche de justifier la ligne sur le composteur. Le couvercle de la boîte aux lettres claque. Je descends. C'est l'heure du courrier et du petit café, l'entracte de la matinée. J'aimerais volontiers nouer des relations épistolaires plus régulières mais augmenter la correspondance grignoterait l'énergie que je consacre à ce travail pour lequel on m'apprécie, et ainsi, ô paradoxe, je déplairais à mes correspondants. Répondre aux lettres, soit ! mais répondre surtout en poursuivant l'ouvrage. Entre le dédain et la servitude se situe l'équilibre respectueux. J 'admire la réciproque, en ce domaine. Trois ou quatre fois j'ai pris la peine d'expliquer en une demi-douzaine de pages à un auteur les vertus et les imperfections de son manuscrit, pour ne recevoir en réponse que des bafouilles injurieuses, hargneuses, gorgées d'une vanité mal camouflée. Allons, si j 'avais été cynique, négatif, jaloux, ou que sais-je encore, aurais-je lu avec tant d'attention et pris des notes de lecture si détaillées ? Ou bien serais-je un pervers polymorphe pour passer mon temps à décourager les bonnes volontés ? De tels grossiers personnages manquent sûrement de discernement quand ils négligent à ce point la valeur de l'échange : ils regimbent devant la franchise et pardonnent avec fatalisme l'hypocrisie des gros éditeurs qui leur envoient des circulaires du type : "Votre manuscrit, malgré son intérêt, n'entre pas dans le cadre de notre collection." Déçu ou trop impatient, quand je me suis cru coupé du monde littéraire et qu'en proie au spleen j'ai envoyé quelques missives laconiques, telles des bouteilles à la mer d'un naufragé sans notoriété ou tels des signaux de détresse d'un otage des émotions, les réponses amicales n'ont guère tardé. Quelle absence de confiance de ma part ! Mes amis épistoliers auxquels j'écris avec fidélité se comptent sur les doigts d'une seule main, mais les savoir présents, sans même que je prenne la plume, me remplit de joie. Grâce à eux, le matin quand je me réveille au sein des montagnes aveyronnaises, j 'apprécie la vie. Je ne me sens pas abandonné, ni privé d'affection. Que j'aie ou non du courrier, au-delà du plaisir ou du pincement au coeur, je sais que je suis en relation profonde avec chacun, relié au monde comme l'oeil l'est au cerveau. Comme l'exprime si clairement Henry Miller, "Lorsque nous sommes entièrement vivants, nous n'avons plus besoin de facteurs, de télégraphe ou de téléphone. Nous n'avons même pas besoin d'ailes. Nous sommes là, partout, sans faire un geste."
La mise à nu © Editions A.L.T.E.S.S,1990
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