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Thierry
Fournier : l’Attrape-science Cet été j'ai réhabilité mes mains dédaignées pendant longtemps. Toute manipulation apporte sûreté au corps, dépouillant la pensée d'un amalgame inutilisable de fioritures, et entraîne le regard à un maximum de précision et à une humilité pleine d'une intelligence grandissant au gré des erreurs, des tâtonnements, des approches, de la découverte des liens qui traduisent le plus justement possible les rapports entre un modelage instrumental et l'effet escompté. On s'aperçoit alors que l'idée qu'on se fait des choses n'a que très peu d'affinités avec les choses en question. Le privilège de la communication est rendu possible par ce passage au corps qui se heurte aux choses. C'est un enrichissement constant que nous proposent les formes en échange de notre acuité. La main parle plus intimement aux objets et aux végétaux qu'aucune prouesse de la langue. L'œil s'exerce. La description ne suffit plus. D'une mouvance continuelle, d'autres relations se mettent à agir. Tant
que nous ne faisons que lire et écrire, bien que ce cheminement lui non
plus ne prenne jamais fin, le livre garde la plupart de ses secrets.
Claude, à l'aide du matériel
typographique nouvellement acheté,
m'apprit à composer une page et à l'imprimer. Attrape-science,
apprenti typographe. Il faut placer la composition sur le marbre de la presse. Puis chauffer l'encre avec le rouleau, comme l'alchimiste distillait mille fois la même eau. Encrer la forme. Préparer la rencontre avec le papier – autre monde dont on croise l'orbite – et impressionner le papier. Marquer. Les défauts d'encrage invisibles à l'œil nu seront la cause de mauvais tirages flagrants. Il arrive que l'œil, au lieu d'embrasser les mots dans leur succession, s'attarde sur les formes sinueuses des lézardes pour suivre les gouttières qu’occasionnent des blancs s'alignant dans la verticale. Notre œil s'impressionne. S'il ne faut pas chercher la petite bête et perdre un temps infini à vouloir tout régler au point Didot près, certains effets désagréables induits par la forme nuisent à l'esthétique, et mieux vaut les éviter. Je savais que l'écriture n'était pas innocente ; j'ai appris que composer n'était pas non plus être page blanche, et que beaucoup de trucs et de pirouettes entrent fort heureusement dans la manipulation. Qu'ils ne se distinguent pas ! Les papiers présentent des nuances que jamais je n'avais outre mesure remarquées auparavant par manque d'intérêt je crois pour l'objet en lui-même et à cause de cette fascination du sens qui m'encombrait. Le grammage donne la densité, le velouté, et il cause ce bruit particulier que fait la page que l'on tourne. La couleur dénonce ou absorbe l'encre et définit la hardiesse de l'empreinte que l'œil parcourt. Le grain se joue de la lumière au long des pleins et des déliés, au long des ponctuations et des espaces « blancs » – silences si mal interprétés. La trame, comme chez les papiers vergés filigranés, donne cette transparence fragile que vient rompre la lettre, comme des plants de vigne au flanc d'un coteau. La matière : chiffon amoureusement broyé et tamisé par l'artisan, ou les fibres végétales du bouleau par exemple, traitées dans l'industrie, ou encore le mélange des deux ; tous ces papiers vont boire l'encre et la dégrader plus ou moins. Le corps des lettres, la police d'où elles sont extraites, la mise en pages, en bref toutes les utilisations que l'on fait de l'étendue, différencient les feuilles de papier et, si j'ose dire, leur donnent caractère. Couper au format à l'aide du massicot, c'est un peu donner forme à l'informulé. Forme aussitôt saisie par l'œil et la main de l'éventuel lecteur. Les gravures, vignettes et majuscules organisent le livre, et les reliures cimentent ce qui jamais n'aurait porté ce nom de livre : pages éparses. Papiers collés, cousus, agrafés, vissés, liés à la chinoise par un cordon, maintenus par des anneaux comme les livres de Lhassa, papiers coincés, pliés, emboîtés. Les couvertures attirent ou repoussent, ou ne font rien. Elles sont le climat, comme cette impression qui accompagne le souvenir de quelque visage alors que ses traits nous demeurent toujours insaisissables dans leur ensemble. Première édition due à Thierry Bouchard ; seconde édition dans le volume : Dans la forêt du monde, itinéraire 1972-1986, © éditions Loess, 1988.
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