Nathanaël Gobenceaux : Une pièce de Monet
(Autogéographie parallèle-1) (1)
Il paraît que Claude Oscar Monet, quand il n’était pas satisfait de son travail, n’hésitait pas à casser ses toiles. Désespéré. Des morceaux jonchaient alors le sol. Morceaux de cadres, morceaux de toile.
(Un lambeau. 15 à 20 cm de large x 40 à 50 cm de long. La toile est fine, très fine, marron foncé. La couche de peinture est plus épaisse que la toile. Une couleur grise pâle, tirant sur le vert. La peinture ne recouvre pas toute la toile.
Quelques quarante ans plus tard, c’est par le plus grand hasard que j’apprend l’histoire de ce fragment de Nymphéas.)
La maison de Giverny est en ruine. Les américains et autres touristes ne viennent pas encore en masse, vomis par cars entiers. Les parkings de l’autre côté de la route ne sont pas encore saturés de voitures. La police n’est pas encore sollicitée pour faire des rondes régulières. Giverny n’est pas encore « GIVERNY », cette force artistique centripète. On est en 1968. Ailleurs la France s’embrase. Ailleurs encore, on fait des régates ; à Argenteuil par exemple.
Lui ne participait pas à ces évènements. Il était un peu jeune pour vraiment comprendre la portée de tout cela. De toute façon, s’il avait voulu manifester son père serait sûrement venu le chercher et le ramener manu militari à la maison. Hors de question, pour ces petits-bourgeois de province de se mêler de près ou de loin à ces activités. Alors il faisait du vélo sur les routes normandes, s’essayait à la peinture en bord de Seine. Le printemps était beau, les matinées encore un peu fraîches, mais les après-midi fort agréables.
Ce jour-là, il était parti avec un de ses amis, un compagnon de son cours de violon, faire une virée à bicyclette. Ils avaient descendu la rue principale de Vernon, pris le pont et filé sur la petite route à droite après celui-ci. Ils s’étaient arrêtés près de la gare de Giverny et s’étaient installés pour peindre la ville qui s’étendait sur l’autre rive. Pas de halo brumeux comme pour les impressionnistes, pas de régate sur le fleuve, pas de nénuphars dans ce tout petit bras de Seine qui s’écoulait à leurs pieds. Tout en peignant, ils avaient parlé de musique, du morceau donné à travailler pour la semaine suivante. Son ami lui avait parlé d’un de ces groupes modernes. Lui n’était que peu sensible à cette musique. Il l’appréciait pour danser dans les bals, mais il préférait nettement écouter du classique.
La fin de l’après-midi se profilant, ils se mirent sur le chemin du retour. En tant qu’amateur de peinture, et peintre en devenir, il éprouvait toujours une certaine émotion en passant devant la maison de Monet. Son ami, plus déluré avait déjà remarqué que la porte donnant sur le jardin était ouverte. Lui avait aussi remarqué cette porte ouverte. Depuis longtemps. Mais il n’avait jamais osé faire ce que son ami venait de faire : poser le vélo et entrer dans la propriété à l’abandon. Certes son cœur se mit à battre, certes il se dit que ce n’était pas correct de rentrer comme cela chez quelqu’un, certes il y avait plein d’autres certes. Mais malgré tous ces « certes » il entra.
suivante