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Françoise Henry : Les fleurs 

      Un jour, au marché, elle a acheté un bouquet de fleurs.
      Elle l’a posé dans un vase bleu, au centre de la table.
      Toute la journée, elle a vécu avec le regard des fleurs, fixé sur elle. C’était des anémones, les moins chères. Elles avaient un cœur noir et des pétales d’une couleur ardente.
      Mais le soir, au moment de se coucher, elle a remarqué que les fleurs n’étaient plus sur la table.
      Elle a cherché partout, dans le salon, sur le piano, sur les étagères, mais les fleurs avaient disparu. Elle les a retrouvées n’importe où. C’est-à-dire dans la cuisine. Sur la paillasse, entre la panière à fruits et le robot ménager. Au milieu des choses utiles, indispensables.
      Il était là, incongru, inutile.
      Oui, c’est toujours comme ça, un bouquet de fleurs. Inutile. Elle a demandé :
      Mais pourquoi tu l’as mis là ?
      Elle connaissait la réponse.
      Parce que ça gênait, sur la table, a-t-il répondu.
      Et il avait tout à fait raison.
      Bien sûr, il gênait. Que peut faire d’autre un bouquet de fleurs, à part gêner ? Que pourrait-on dire en sa faveur ? Qu’il est beau ? Ou peut-être, à la différence d’un tableau, d’un objet, d’un vase, qu’il est vivant. Mais c’est tout.
      Cependant, ce même soir, tard, d’un petit geste précis, têtu, elle a replacé le bouquet au centre de la table.
      C’était le seul endroit où elle pouvait le mettre, pour qu’il soit à sa hauteur, à hauteur de son visage. Sinon, il aurait été trop haut. Elle n’aimait pas les grands bouquets de fleurs. Elle préférait les petits. Si par hasard on lui en offrait un grand, très haut, elle se dépêchait de couper un peu les tiges, dès le premier jour, disant que ça faisait du bien aux fleurs. Puis elle coupait encore, jusqu’à ce que les fleurs ne se tiennent plus toutes droites comme un “I” dans le vase, sans aucune souplesse, sans aucune tendresse. Jusqu’à ce qu’elles se penchent sur les côtés, débordent, s’élargissent, s’épanouissent.
      Et qu’elle puisse se pencher sur elles.
      Ils ont joué longtemps, à ce petit jeu là. Il l’enlevait, le posait n’importe où. Elle le replaçait très vite au centre de la table, bien en vue. A quoi servent les fleurs si ce n’est pas pour être vues ?
      Les fleurs, réfléchissait-elle, étaient en effet inutiles, personne ne pouvait le contester. Mais que deviendrait-on si on ôtait de sa vue tout ce qui est inutile ? Gênantes aussi. Mais ne garde-t-on pas dans sa vie des choses bien plus gênantes que des bouquets de fleurs ?
      Et puis les anémones, peu à peu, au fil des jours, ont pris des attitudes humaines. Une anémone violette assez fière a écarté ses pétales de tous côtés et notamment contre une anémone blanche qui a dû remonter ses pétales autour de son cœur, plutôt modeste, elle. Une autre, épanouie, s’est penchée par dessus le vase pour regarder par terre, vers la nappe jaune, comme si elle y découvrait quelque chose de très intéressant. Et d’autres ont tendu tout simplement leur tête vers le ciel, c’est-à-dire vers le plafond blanc où il n’y avait rien à voir, parce qu’elles croyaient que c’était le ciel, où il y a tant à voir.
      Parce qu’il fallait bien se tendre quelque part.
      La femme les comprenait très bien.
      Elle vivait en connivence avec elles.
      Mais un jour, les anémones ont fané. D’un seul coup, sans prévenir. Elles ont perdu toute l’ardeur de leurs couleurs. Leur cœur noir s’est dressé vers le haut, tout sec, privé d’eau, bientôt privé de vie, tandis que les pétales, suivant un mouvement contraire, s’affaissaient. La fleur semblait avoir été retournée sur l’envers. Elle a ressenti un drôle de pincement au cœur. Une sorte de mauvais présage. Comme si se fanait, avec elles, la luminosité de ce matin d’avril, au marché, quand elle les avait achetées. Se fanait son bonheur de revenir avec elles et de les distinguer, sur le dessus du panier, surmontant les choux-fleurs, les branches de céleri, les poireaux bien couchés. A la place d’honneur, la place de la fragilité.
      Elle les a gardées un moment encore, fanées, tant pis. Les anémones pâlissaient, seule demeurait leur âme dans le vase. Oui, c’était bien leur âme qui apparaissait...
      Quand elle les a enfin jetées, elles ont émis dans sa main, avant de partir à la poubelle, un doux bruit de papier froissé.
>>>

[suite]

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