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Françoise Henry : Les fleurs (suite)
Elle n'a plus acheté de fleurs pendant un moment. On peut très bien se passer de
fleurs. Quand elle avait rempli son panier de fruits et de légumes,
acheter des fleurs semblait vraiment une folie douce. Des sous en plus,
à dépenser. Elle passait devant le banc des fleurs, un léger sourire
aux lèvres, détachée, croyait-elle.
Et comme il ne lui en offrait pas
non plus, ça résolvait le problème.
Mais un jour, il lui a offert un
bouquet. Des roses, bien hautes, superbes.
Si hautes, si rouges, si
sanglantes, que c'eût été un péché que de couper leur tige. Elle
les a laissées ainsi, les premiers jours, bien hautes mais disant tout
bas ce que lui n'avait pu lui dire tout haut.
Et le soir même, ils se
sont aimés dans le salon, devant les fleurs.
Les fleurs ont assisté à
tout, silencieuses, restées au centre de la table. Sans bouger, sans
rien exprimer, que ce léger sourire au bord de leurs pétales
cramoisis, comme un frisottement.
Assisté aux baisers, aux étreintes,
de la femme et de l'homme qui, le matin même, les avait achetées au
marché.
Les lampes se sont éteintes. Une douce pénombre s'est
répandue tandis que l'homme et la femme, enfin tranquilles, s'aimaient
sur le canapé. Les fleurs ont alors eu un faible mouvement de tête, se
sont penchées à peine, comme si, attentives mais pudiques aussi, elles
ne regardaient pas, mais plus discrètement, sentaient ce qui se
passait. Leur ombre, dans la pénombre, est devenue étrange. Ces
longues tiges, surmontées de ces petites têtes rondes, un peu
chiffonnées ou charnues, dessinaient au centre de la table une forme
verticale, c'est la tige qui les dressait ainsi, leur donnant presque,
oui, une forme humaine.
Elles se réjouissaient.
Ainsi, quand l'homme
les avait achetées ce matin même au marché, c'était pour dire à la
femme qu'il l'aimait. Dites-le avec des fleurs. Elles étaient ça, une
parole d'amour. Elle se sont penchées davantage, mais encore de
manière imperceptible, et ont attendu, pour se fermer, que la lumière,
doucement, fût tout à fait éteinte.
Quelques jours plus tard, le
lendemain peut-être, ils ont dû se disputer, certainement. Cela arrive
souvent, partout, dans tous les couples, n'est-ce pas ?
Les mêmes
fleurs ont assisté, impuissantes, aux cris, aux mots de destruction.
Elles se taisaient. Elles ne se sentaient plus à leur place, exposées,
au centre. Elles se serraient les unes contre les autres, tant et si
bien que certains pétales, coincés, ont séché, se sont
recroquevillés. Un regard de la femme a dû les effleurer,
certainement, un regard perdu, la femme se raccrochait à elles, se
disait peut-être que tant que les fleurs seraient là, entre eux deux,
la dispute ne serait pas trop grave.
Tandis que son mari criait, elle
s'est rappelée, brièvement, en quelques secondes à peine comme dans
un éclair, ce matin de dimanche où il lui avait tendu les fleurs.
Mais
les fleurs se tassaient, se fanaient un peu, à vue d'oeil. C'est
peut-être parce qu'ils se disputaient qu'elles fanaient si vite. Et
c'est un mauvais signe, si les paroles d'amour fanent si vite. Cela fait
partie des choses un peu mystérieuses, qu'on ne comprend pas, des
choses de l'amour contre lesquelles on ne peut rien.
Elle s'est promis
que, juste après la dispute –
car elle allait bien finir un jour, cette
dispute ? –
elle jetterait le bouquet. Pourquoi ? Mais parce qu'il
serait fané, tout simplement.
Mais le soir même, elle a coupé leur
tige. Elle les a sorties du grand vase jaune pour les mettre dans le
petit vase bleu. Certaines étaient plus grandes que d'autres, quelle
importance.
Elle les a gardées.
Puis, toute la semaine, les roses ont
assisté à ce démenti permanent d'elles-mêmes, de leur présence ici,
dans ce salon. Un démenti d'amour. Parfois, elles avaient droit à un
répit à la cuisine, entre la coupe à fruits et le robot. Mais très
vite elles revenaient sur la table, comme d'habitude. Il faut oser
s'affirmer, non ?
Il faut oser affirmer l'amour ?
Elles ont quand même
fané, d'un seul coup. Tout en restant droites, si droites. Malgré le
conseil de tout le monde qui dit toujours qu'il faut garder les roses
fanées et les suspendre la tête en bas en ficelant leurs tiges, elle
les a jetées. Elle n'aimait pas les fleurs mortes. Ce sont de petits
cadavres. >>>
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