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Françoise Henry : Les fleurs (fin)

      Maintenant d'autres bouquets leur succèdent, amenés par des parents, des amis. Des fleurs de toutes sortes. Des fleurs immenses parfois, qui devraient être réservées aux maisons immenses, aux églises par exemple, au pied d'un autel, par terre, dans des vases si hauts qu'ils semblent inébranlables, qui sont comme des troncs d'arbre, ou encore réservées à des occasions immenses, des mariages, des baptêmes, des fleurs comme les arômes, les giroflées, les lys, des fleurs endimanchées, un peu solennelles, un peu raides. 
      On les pose sur le dessus du piano, mais si le bas du vase dépasse en hauteur le haut de ses épaules, alors elle se sent très mal. Lever les yeux pour voir le bouquet ne lui donne aucun plaisir. Elle n'a qu'une envie, permanente, prendre le vase, et le descendre, le poser par terre s'il faut, le mettre, oui, à hauteur d'homme enfin... ou plutôt, à hauteur de femme.
      Elle remercie, ces fleurs sont belles, mais leur tige trop haute fait surgir une tête si lointaine. Elle préfère celles dont la tête est proportionnelle à la hauteur de la tige, ou plus lourde qu'elle. Elle les aime charnues. Elle aime les pivoines par exemple, à cause de la lourdeur de leur tête, qu'elles penchent, elle voit dans cette lourdeur une sorte de chaleur, de richesse, cette boule qui pourrait tenir, tremblante et fraîche, toute entière dans sa main.
      Elle aime violemment les pivoines. 
      Mais parfois, comme tout le monde, il lui arrive d'oublier un bouquet, pendant quelques jours.
      Et le bouquet ne parle pas, ne se rappelle pas à elle. Il est irrémédiablement discret.
      Quelques feuilles sur le bord du vase se dessèchent et pendent, elle les enlève méthodiquement, mécaniquement, comme on refait un pli du pantalon, comme on relève une mèche. Pendant ces quelques jours elle est prise de paresse envers le bouquet, elle laisse filer, peut-être pour savoir jusqu'où ça ira, avant qu'elle n'intervienne. Puis un jour, dans une sorte d'accès de courage, elle prend le vase, le soulève, il est si léger. Elle est surprise par la facilité de la chose, par la docilité des fleurs, qui se laissent sortir du vase, et quand elle tranche leur tige à l'aide d'un ciseau c'est pour que vous viviez encore, leur dit-elle intérieurement. D'ailleurs les fleurs devenues plus petites semblent retrouver un regain de vie. Elles se redressent. On s'est occupé d'elle, dans cette vie où on n'a plus de temps pour les fleurs. Et, même si personne ne le sait sauf elle, il s'est établi, pendant l'instant où elle s'occupait d'elles, où elle leur donnait quelques secondes de sa vie, une sorte de complicité.
      Le temps donné aux fleurs est un temps gratuit.
      C'est ainsi qu'elle maintient un bouquet pendant plusieurs jours. Elle le sauve. Elle ôte quelques fleurs, coupe des tiges, récolte des feuilles jaunies, amollies. Le bouquet perd de plus en plus sa taille mais gagne en intensité. Parfois il ne reste qu'une seule fleur, d'un bouquet, elle reste longtemps, seule, puis d'un seul coup elle fane, un matin, tous ses pétales tombent d'un coup, il n'y a plus rien à sauver.
      Enfin, un jour, quelqu'un lui a offert des tulipes.
      C'était lui.
      Cela faisait très longtemps qu'elle n'avait pas eu des tulipes.
      Elle avait oublié comme les tulipes deviennent folles dans un vase, au fur et à mesure que les jours passent.
      Dès le deuxième jour déjà, elle tordent leur tige, dans une sorte de distraction violente, et elles lancent très loin leur tête au bout de cette tige tordue. Elles vont dans tous les sens, sans souci de s'harmoniser les unes avec les autres. Elles sont extrêmement indépendantes. Certaines semblent vouloir coller leur cœur au plafond, grand ouvert, d'autres se tendent vers vous et vous effleurent l'épaule, leur tige presque à l'horizontale. Une autre s'est repliée sur elle, victime du poids de ses pensées. Les tulipes sont folles, elle aime ça. Elle sourit quand elle les regarde.
      Et plus les jours passent plus elles deviennent folles.
      Du coup, elles sont encore plus encombrantes que les autres bouquets. On ne sait plus où mettre le vase, tellement il prend de place, à cause de l'extension des fleurs. Plusieurs fois, elle a retrouvé le vase en haut d'une étagère, ou sur le dessus du piano, ou coincé vers la fenêtre de la cuisine.
      Mais rien ne les empêchera d'être là.
      Silencieuses, toujours silencieuses.
      A les regarder se haïr, se sourire, s'aimer, se disputer, manger, boire, parler, s'endormir aussi.
      Se ferment-elles vraiment, quand ils dorment dans la chambre ? Quand la lumière s'éteint autour d'elles, remettent-elles un peu d'ordre dans leurs pétales ?
      Elles disent, sans cesse, au fil des jours : je t'aime... je n't'aime plus... je t'aime... je n't'aime plus... je t'aime... je n't'aime plus...
      Seule la femme les entend. 

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