Alain Jean-André, deux faces de la province

Yves Bonnefoy, écrivant sur Rimbaud, montre bien les deux faces de la province : d’un côté, « la solitude et le sol, la présence des éléments et leur durée taciturne, un monde substantiel au sein duquel on peut vivre muettement » ; d’un autre côté, « le voile qui a couvert (l)’originelle richesse, une vie sociale immobile et sans échappée, une parole appauvrie qui falsifie le silence, le dogmatisme des communautés étroites (…) où se dégrade vite l’esprit ».

On le voit : l’auteur insiste sur les violentes contradictions des sous-préfectures qui sont loin d’avoir disparu, même si les apparences peuvent laisser croire le contraire. L’atroce Charlestown a la vie dure. Je ne peux m’empêcher de rapprocher ces remarques d’une phrase du journal de Kafka : « cette petite mère a des griffes ». Lui ne parle pas d’une sous-préfecture française, mais de Prague qu’il ne parviendra jamais à quitter, même s’il a rêvé de Palestine ou de terres moins rudes sur lesquelles poussent des palmiers. La province ne se situe peut-être pas où l’on croit.

Pourtant, à ce stade de la réflexion, je me tourne vers une autre figure qui vivait en « province » ; je pense à Williams Carlos Williams, le médecin de Rutherford, petite ville de la banlieue de New Jersey, qui passait ses soirées et ses nuits à écrire. Un commentateur hâtif considère qu’il « n’a jamais vu de conflit entre un travail harassant de consultations et d’appels nocturnes et une recherche opiniâtre de poète amoureux de la langue » ; un autre, une femme sans doute plus perspicace, précise qu’ « il a bien failli en sortir brisé » : elle s’appuie sur cette citation du poète : « J’ai vécu la plus grande partie de ma vie en enfer – enfer de répression illuminé par des éclairs d’inspiration quand un poème, tout à coup, surgissait… Finalement, passé onze heures du soir, le dernier malade mis au lit, je trouvais toujours le temps de taper dix ou douze pages à la diable. De fait, je ne pouvais trouver de repos tant que mon esprit ne s’était pas libéré de ce qui l’avait hanté tout le jour. Débarrassé de ce tourment, après avoir noirci quelques pages, je pouvais reposer. »

Se libérer d’un « enfer de répression » avec « des éclairs d’inspiration » : nous y voilà. Par l’écriture, par la poésie, William Carlos Williams voulait lui aussi échapper à un enfermement.

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