Alain Jean-André, du côté de la Chaux-de-Fonds
La photo représente un panneau ferroviaire triangulaire, mais on ne voit pas l'unique voie ferrée qui longe le Doubs supérieur et conduit de Morteau à La Chaux-de-Fonds. Le fond de la vallée est couvert de neige, une surface blanche d'où émergent des roseaux nus, qui contraste avec la forêt (noire) d'épicéas des versants.
Ce devait être en avril 1973, juste à la sortie de Morteau. On allait en Italie, prévoyant de remonter la vallée du Rhône, puis de passer le col du Simplon. A 2000 mètres d'altitude, on trouverait des versants enneigés, deux mètres de neige au col où l'on ferait une étape. Ensuite on basculerait jusqu'à Domodossola et aux hôtels vides du bord du lac majeur et du lac de Lugano. Il soufflerait un méchant vent froid sous les palmiers, je déchiffrerais sur les murs des affiches du PCI en hommage à Picasso qui venait d'entrer dans notre éternité périssable.
Je me souviens encore de la grande chambre de l'hôtel d'Arona aux fenêtres qui donnaient sur le lac majeur. L'impression d'être arrivé ce soir-là non seulement dans une petite ville du Piémont, mais aussi d'être entré dans une épaisseur de temps différente. Quand la nuit fut tombée, on s'est promenés au bord du lac dont les eaux noires reflétaient les lumières des lampadaires et des étoiles, goûtant un calme rafraîchissant. Un matin, on ouvrit les volets sur les bruits et les étals d'un marché qui occupait toute la place.
Pendant ce voyage, constamment, mes connaissances livresques furent soumises à l'épreuve, salutaire, de la réalité.
Finalement, au bout de huit jours, on décida de rentrer directement en une seule journée. En montant la route de la vue des Alpes, entre Neuchâtel et la Chaux-de-Fonds, en pleine nuit, le voyant d'huile s'alluma : je dus arrêter la voiture pour faire refroidir le moteur. Il devait être passé minuit. Je me demandai en battant la semelle si on parviendrait à atteindre la vallée du Doubs cette nuit-là. Finalement on retrouva l'avenue Léopold Robert à la Chaux-de-Fonds, rejoignit les routes désertes à cette heure-là du Haut-Doubs ; on parvint à descendre jusqu'à Montbéliard en roulant lentement mais sans incident.
C'est trois mois plus tard, sur une route du nord de la Moselle, que le moteur a lâché : bielle coulée, me dit le garagiste que je consultai. Le lendemain, je me suis débarrassé de cette première voiture, une occasion, chez un ferrailleur pour 500 francs (de l'époque), et je suis rentré à Paris par le train. Quelques semaines plus tard, je recevais notification d'un procès-verbal pour stationnement interdit dans une rue de Metz : pourtant, il y avait déjà un moment que je n'étais plus en possession de la R 10.