Alain Jean-André : des demi-dieux
Ce matin, des voiles de brume sur les prairies. L'automne s'annonce aux premières heures du jour, avec l'humide, la rosée, la brume de septembre. L'après-midi reviennent des chaleurs d'août. Vers le creux du cimetière, un brouillard plus dense barrait la route, juste avant le pont qui franchit la rivière. Je l'ai coupé en voiture, changeant de monde d'un coup. De l'autre côté, devant moi, les tuiles de quelques maisons luisaient sur les toits. J'ai rejoint l'embouteillage de l'entrée de la ville. Trottoirs vides. Façades grises. Bourdonnement des moteurs.
A midi, à la radio, j'ai appris la mort du poète Yves Martin, à l'âge de soixante-trois ans. Il fut un autre piéton de Paris (après Léon-Paul Fargue, avant Jacques Réda). J'ai toujours eu à portée de la main ses livres aux couvertures décolorées parus au début des années 70 chez Chambelland (un éditeur disparu). Des braises qui ne sont pas prêtes de s'éteindre. Mais encore faut-il les trouver sous la cendre des jours, l'avalanche du présent — redevenir soi-même un piéton. En soi. Devant la feuille blanche. Pas si simple.
L'après-midi, j'ai abattu pas mal de travail. Le soleil a tourné autour de la colline. Je n'ai pas trouvé le temps d'un peu de marche. Ne fus ni piéton en ville, ni promeneur dans la campagne. J'ai achevé la lecture d'un roman de Fatos Kongoli. Très vite, fatigué, je me suis allongé dans la pénombre, écoutant la radio. Je suis tombé par hasard sur une émission consacrée à la chanteuse d'origine texane, Janis Joplin. Morte en 1970 d'une overdose. Elle avait de vingt-sept ans. Je n'avais plus entendu sa voix depuis vingt ans. Peut-être plus. Sa voix qui venait de la fin des années 60. Ensuite Dylan, Hendrick, le Jefferson Airplane, Otis Reding. L'impression de rêver. Je planais. En fait, je somnolais. M'enfonçais doucement dans le sommeil.
À un moment, j'ai écouté la voix de Jacques Rossi. Un homme dont je n'avais jamais entendu parler auparavant. Il racontait sa vie, quelle vie ! C'était pas triste. Un communiste français bien engagé dans cette voie. Il a passé dix-neuf années dans le goulag soviétique. S'est retrouvé à Samarkand. Vieux monsieur, 90 ans je crois, il parlait de sa vie – peu commune à vrai dire – avec une lucidité jubilatoire. Les accents de celui qui se lâche, qui ne prend pas de gants. Sur lui, sur d'autres. Comme s'il parlait de la vie d'un autre que lui. Les noms de figures historiques, de lieux prestigieux, de théories en ruines sortaient de sa bouche, traversaient l'espace de la nuit. J'avais l'impression qu'il racontait des choses
hénaurmes. Un gamin qui balance des osselets en l'air. Une dextérité de prestidigitateur. Un récit atroce, hilarant, qui débordait de toutes parts.
L'écoutant, j'ai senti qu'une vie contient plusieurs vies ; que la richesse des êtres est sans borne. Son récit ne s'arrêtait plus, il coulait dans la nuit. Sa voix traversait le cosmos, tutoyait les étoiles. Sa voix que n'accompagnait plus un coeur qui bat. Perçue dans un trou du bout du monde, par-delà la mort. Comme la voix de Janis Joplin. Miracle ou mirage ? Ulysse ou Faust ? L'écoutant, je me disais : les techniques modernes font de nous de